Le Bidet : la Condition humaine revisitée

Je suis un homme heureux. Enfin, n’exagérons rien, je suis un homme comblé l’espace de quelques minutes, content du travail accompli, arrivé au terme de ma croisade. Figurez-vous que chercher un éditeur désespérément n’est pas une sinécure, d’autant qu’avec un tel sujet plus des huit-dixièmes de la profession vous claquent la porte au nez, le courage n’est plus en usage dans cette belle profession… Pourtant l’auteur n’est pas un amateur ni un débutant, ses deux premiers forfaits commis chez Gallimard, on aurait pu penser que, mais non, justement, et depuis que Philippe Sollers nous a quittés, même à L’Infini les cojones ont été déconstruites, révolution de palais et écrivains genrés au menu. Il aura donc fallu que je trouve un éditeur indépendant assez gonflé pour oser et donc, en toute logique, qui mieux qu’une éditrice pour renverser la table ? Ici aussi flotte l’esprit de Clarice Lispector qui n’avait pas peur de renvoyer les néo-féministes à leurs chères études, refusant l’idiotie du totalitarisme égalitaire et de la confusion des genres : J’ai répondu, que en premier lieu, si féminine que soit la femme, elle n’est pas une écrivaine mais bien un écrivain (escritor). Un écrivain n’a pas de sexe, ou plutôt il a les deux. Et Dominique Gilbert possède donc ce don de comprendre, tout le moins de voir au cœur même de l’âme de ces deux êtres si totalement différents que l’on peine à comprendre comment ils parviennent à se supporter, à vivre ensemble, à s’attirer en dehors des pulsions sexuelles programmées pour assurer la prolongation de l’espèce, l’Homme, cet animal dénaturé qui n’a de cesse de dire et de faire n’importe quoi…
Dominique Gilbert referme son cycle romanesque de bien belle manière : débuté en 1998 par Le chemin de fer – que l’on aurait d’ailleurs plutôt attendu de voir publié par Minuit que Gallimard tant le style frappe dès les premières lignes, Il le glissa dans la fente, le fit aller et venir à l’intérieur, doucement. Aucun effet. Il le retira et essaya de l’autre côté. Il l’enfonça bien à fond. Il l’agita plus fort. Un claquement sec. En le retirant, il put constater, par l’amputation d’un petit morceau sur le bout, que l’opération avait réussi. – voici donc réussie, en effet, cette œuvre littéraire avec en guise d’envoi ce Bidet désopilant de justesse et décapant de vérité. Livre brûlant à ne pas mettre entre toutes les mains, jeune lecteur passe ton chemin ou alors sache que tu ne seras plus le même une fois ta lecture achevée. D’un autre côté, me diriez-vous, n’est-ce pas là le rôle de la littérature de bouleverser l’établi, de retourner la table ? Certes oui, mais en ces temps grippés de consensus avéré et de lâcheté revendiquée, Le Bidet va choquer quelques professionnels en victimisation outrancière qui ne souffrent d’aucun ridicule. Et pourtant… 
Au lendemain d’une première nuit d’amour qui se solda par un fiasco, notre héros s’engage, presque par dépit, comme limier dans une agence d’enquêtes privées, ainsi le bleu devient-il le bidet, surnom donné aux apprentis qui travaillent d’abord sur les fragrances d’adultère. Une manière bien à soi de chasser le mal à la racine. Chez lui c’était autre chose, plus retorse, rusée, cruelle ; c’était les femmes qui étaient son genre… qui ne l’étaient pas. Chaque fois que s’était manifestée cette mystérieuse attirance, cette reconnaissance de deux êtres accordés par l’âme, le physique, le goût, il s’était  senti envahi d’une lassitude torpide, insidieuse, venue des fonds, qu’il ne voulait pas connaître et savait trop bien être de lui, de son plus intime, et qui le faisait se détourner d’elle, elle tout à fait son genre, par une force semblable à celle qui fait se repousser les pôles d’aimants de même signe.
Sempiternel recommencement que cette condition humaine, trop humaine pour ne pas lasser un moment l’autre, à moins de croire encore au plaisir de succomber, quelque soit l’âge des protagonistes, ici dans le roman comme dans la vraie vie, les jeux de séduction se gausse des conventions… Le système ? Affaire de géométrie, de topologie, d’organisation rationnelle de l’espace et du temps. Aux visages, le jour, aux corps, la nuit. Aux anges la lumière, aux démons les ténèbres. Notre apprenti détective apprendra sur le tas – si j’ose dire – succombant d’entrée de jeu, petit larcin d’érotisme pur aux conséquences multiples, mais il y a bien – toujours – une première fois, capitale, intronisant le mâle dans les rets des desseins féminins qu’une vie entière consacrée à leur étude ne parviendra jamais totalement à définir, n’est-ce pas monsieur Gilbert ?
À chaque rencontre, et c’était souvent l’étrangeté du monde, cette discorde du lit – ahahah oui oui encore encore – et de la table – tu reprendras bien un peu de soufflé, chéri, excuse-moi, je t’en prie, etc. – lui restait la plus ténébreuse des énigmes.
Sans doute faut-il y voir là l’espiègle malice d’un sens caché qui donnerait tout son sel à la vie, sinon quoi faire d’autre – un dimanche surtout – comme disait Thomas Crown après avoir raté sa sortie de bunker et perdu dix mille dollars pour quelque grains de sable éjaculés sur le green. Société du spectacle hypocrite de ses codes qui musèlent l’appétit des grands fauves aiguisé par le spectacle de ses dames indécises qui n’offrent le plus souvent que l’idée de l’escalier, ce plaisir en devenir qui bien souvent n’excède pas quelques secondes.
Le bon ton est réserve, mesure. Mais s’il s’agit de vérité, de ce dont il est question, alors, sans affectation de discrétion, sans exhibition de sobriété, rejetant la duplicité étalée qu’est le chic, c’est l’inverse : les distinguées sont artificieuses […], les vulgaires sont directes, véritables […] ; en somme, les élégantes sont vulgaires, les vulgaires sont élégantes. Mais que n’écrit-il pas là un sacrilège d’ainsi stigmatiser certaines femmes ? Je sens la XVIIe Chambre correctionnelle pointer le bout de son nez, mais gageons que les juges ne sont plus les mêmes que ceux qui ont condamné Baudelaire : Dominique Gilbert ne fait que porter l’éclairage autrement orienté sur des angles trop souvent morts pour l’œil fatigué du mortel lambda à trop jouer avec son téléphone. N’oublions jamais qu’une page lue – surtout celles-ci au style élégant, léger, piquant et sarcastique – apportera toujours cent fois plus de joie qu’une vidéo de Tik-Tok.
Ainsi, sur les pas du héros, apprendrons-nous à (sur)vivre entre ces deux états : à table le maniement des couverts, la conversation, les bonnes manières et au lit les convulsions, les cris, même les insanités, un gouffre infranchissable pour qui n’a pas l’art de savoir édifier le pont-levis indispensable à la segmentation pour ne pas devenir fou… Alors ? Jouer la comédie, accepter de ne surfer que la vague sans tenter de la dompter, déjouer leur secret, mais lequel ? On ne veut pas, avait-elle dit… être désirées… on veut être… une seconde de suspens, ménageant l’effet… désirables.
Femme varie, dit l’adage ; tout comme le temps, il faut donc faire avec plutôt que contre.

François Xavier

Dominique Gilbert, Le bidet, L’élocoquent éditeur, mars 2024, 208 p.-, 23€

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