Don DeLillo signe le livre du non-retour avec Point Oméga

Partant d’une expérience personnelle vécue lors d’une visite au Museum of Modern Art de New-York durant l’été 2006, lors de laquelle Don DeLillo se laissa prendre par 24 Hour Psycho, une vidéo de Douglas Gordon qui étire sur vingt-quatre heures, dans un ralenti infini, le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock, le roman s’étire aussi, non en paresse dans le désert californien, mais en touches subtiles qui marquent les étapes. Celles d’une vie qui s’achève et celle d’un destin qui se cherche. 


Un peu perdu au bord de l’immensité de pierres et de sable, dans sa maison délabrée, Richard Elster, brillant conseiller de l’ombre et universitaire mondialement connu, reçoit, presque forcé, la visite d’un jeune étudiant cinéaste, Jim Finley, qui le poursuit depuis des mois pour réaliser un documentaire sur lui. Un film en temps réel, sans montage, sans décor, un mur nu pour toile de fond, la caméra sur pied, et la discussion comme fil rouge. Un prétexte ?


Il faut dire qu’Elster a collaboré avec les grands pontes du Pentagone pendant la guerre d’Irak. Et il n’est pas dupe sur les intentions du jeune Finley, mais il se laisse approcher, amadouer, filmer. Désœuvré, enclin à la rêverie, Elster laisse filer les jours, et parfois quelques confidences au gré de ses humeurs... Les conversations s’éternisent dans la nuit minérale et l’alcool aide à briser les dernières résistances du vieil homme.
Arrive Jessie, la fille d’Elster : d’abord mouche dans le verre de lait, elle finit par imposer tout doucement sa présence et son allure nonchalante et son absence de pudeur ouvrirait presque la voie à Jim pour une romance mais il ne se laisse pas distraire. Quelques jours plus tard, Jessie disparaît.


L’ellipse de la narration pratiquée par Don DeLillo transpose le lecteur dans une relation intime avec les personnages, s’éloignant de l’obligation courante où la pensée de l’auteur se voit incarnée - voire incarcérée - par les personnages et/ou les situations : ici on regarde. On lit dans le silence d’un panorama qui déshabille des personnages déconnectés. 


La force dramatique du livre s’impose par cette perspective qui les voit franchir un point de non-retour, invisible et différent pour chacun, mais fatal. Plus qu’un roman d’analyse, c’est une photographie romancée de notre civilisation qui part à vau-l’eau qui nous est ici dépeinte avec maestria. 


Alors que les incendies ravagent tous les aspects de notre condition humaine, Don DeLillo parvient à nommer l’indicible et à remettre au centre de nos préoccupations l’essentiel fait homme : l’amour de son prochain.

 

François Xavier

 

Don DeLillo, Point Oméga, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marianne Véron, Babel, octobre 2013, 144 p. - 6,70 €

 

Initialement paru dans la collection "Lettres anglo-saxonnes", Actes Sud, septembre 2010, 140 p. - 14,50 €

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