Les jachères de la littérature française [3/3]

Des pans entiers de la littérature semblent être tombés dans les oubliettes de l’histoire littéraire, si ce n’est tout simplement ringardisés. Et pourtant, si vous aspirez à un vrai roman avec une vraie histoire, des personnages qui tiennent debout et un style cohérent, voire des pages bien écrites, il vous reste à courir chez le revendeur ou le bouquiniste le plus proche.

 

L’idée de sauver de l’oubli Paul Valéry serait saugrenue : s’il en fut un qui bénéficia des honneurs officiels, ce fut bien lui. Et sa présence au Panthéon de la culture est garantie par La Pléiade. Il est l’un des grands poètes du XXe siècle, du moins jusqu’à l’avènement d’Aragon. Certes, mais là n’est pas la question : le lit-on ? Je me prends à rêver d’une petite édition de rien du tout qui reprendrait, par exemple, Choses tues. Ce sont des notations presque clandestines qui datent de 1932. J’en cite deux ou trois, au hasard :

« On ne sait jamais avec qui l’on couche. »

Ou encore :

« Sincérité. La sincérité voulue mène à la réflexion, qui mène

au doute, qui ne mène à rien. »

Et dans Analecta :

« Toute émotion, tout sentiment est une marque de défaut de construction ou d’adaptation. Choc non compensé. Manque de ressorts ou leur altération. »

Et :

« Avec les philosophes, il ne faut jamais craindre de ne pas comprendre. Il faut craindre énormément de comprendre. Mais il faut chercher à les comprendre, eux. »

Or, il existe toute une série de recueils de pareilles perles, Rhumbs, Suite, Mauvaises pensées et autres, Littérature, qui ne sont connus que des spécialistes de Valéry. Celui-ci est considéré comme le poète du Cimetière marin et de La Jeune parque, et accessoirement comme un penseur, auteur de l’assez ennuyeuse Introduction à la méthode de Leonard de Vinci. Et l’on récite :

« Ce toit tranquille où marchent des colombes

entre les pins palpite, entre les tombes… »

La poésie, bon, on sait ce qu’il convient d’en penser à une époque où même les Beatles appartiennent au passé.

Mais enfin, il y a des gens qui aiment lire ; on pourrait penser à eux.

 

© David Miège


Un temps éditeur, j’avoue qu’un coup de pendard m’est brièvement passé par l’esprit : publier sous un faux nom et un nouveau titre Aventure de Catherine Crachat. J’aurais à coup sûr décroché un prix. J’étais sûr, en effet, que personne ne l’avait lu. Personne, parmi les augustes Augustes auquel j’en parlai au cours des années, n’en connaissait même le titre, et seul le nom de l’auteur, Pierre-Jean Jouve (1887-1976), faisait tinter quelque clochette dans leur vaste inculture.

« Jouve ? Ah oui, le poète… »

Poète, en effet, connu par son recueil Sueur de sang, mais également romancier : Paulina 1880 (1925), Le monde désert (1927), Aventure de Catherine Crachat (1928, réunissant deux textes antérieurs, Hécate et Vagadu), Histoires sanglantes (1932), La scène capitale (1935).

Que celui qui en a lu un lève le doigt.

Pourquoi faudrait-il avoir lu Jouve ? Parce que ses héroïnes – les hommes ne tiennent que peu de place dans son œuvre – sont des personnages inoubliables, décidées à échapper au destin commun des femmes. Paulina se délivre de l’amour en tuant son amant, l’Italien Michele. Comme Catherine Crachat. Eros n’existe que grâce à Thanatos, aussi la psychanalyse tenait-elle une grande place dans la vie de Jouve. Nul écrivain contemporain n’a aussi brutalement éclairé les noces de l’amour et de la mort. Je m’étonne qu’aucun compositeur n’ait songé à transformer l’un de ses ouvrages en opéra.

Allez, deux romans en poche.

 

Une longue amitié nous attacha, André Pieyre de Mandiargues, sa femme Bona et moi. Mais ce n’est pas la fidélité qui dicte sa présence dans ces pages : c’est l’admiration. Certains se souviennent de La Motocyclette et l’ont peut-être même lu, parce qu’un film en fut tiré. Mon premier émerveillement était bien antérieur : en 1952, je découvris Dans les années sordides. Et la musique jaillit dès les premières lignes :

« Il y a de ces moments ou le feu tire au noir ; dehors, tout est trop blanc ; l’homme sent le quitter une partie de lui-même qu’il voudrait retenir, mais qui va se couler comme le rat entre la braise et la cendre, jusqu’au plus sourd de caves inconnues, parmi les nœuds, les plumes, les écailles d’étranges travestis qui l’eussent bien indigné dans ses jours de gloire… »


Mandiargues reste l’Enchanteur par excellence ; une phrase lui suffit pour susciter un décor, une époque, une intrigue et des images sans fin.


C’était l’écriture à son niveau suprême, où l’image et la musique naissent de l’assemblage même des mots, pour offrir le pur plaisir du langage tel qu’on le pratiquait dans les temps anciens. Je dévorai ensuite tout ce que Mandiargues avait déjà publié et publierait. L’Étudiante, Le Musée noir, Les incongruités monumentales, Soleil des Loups, les deux Belvédères, La Marge, Le Cadran lunaire, Le Lys de mer

Mandiargues reste l’Enchanteur par excellence ; une phrase lui suffit pour susciter un décor, une époque, une intrigue et des images sans fin. Il raconte sans cesse des histoires étranges ou comiques, érotiques ou tragiques, avec la simplicité élégante d’un seigneur : il n’a rien à prouver, il est étranger aux modes et son seul souci est de captiver. La tendresse, la pitié, la sensualité ou la malice, et parfois toutes ensemble imprègnent toutes ses pages.

Lire, je veux dire des auteurs qui aimaient écrire et qui en avaient un peu plus à dire que leurs états d’âme, est un besoin noble de l’humain. Il faudra en toucher un mot à un ministre de la Santé publique, des Affaires sociales, des Loisirs, de la Condition féminine, que sais-je, mais surtout pas de la Culture. Les ministères de la Culture, on sait à quoi ça sert, il n’y a qu’à voir dans les pays du feu bloc communiste.

Il est temps d’arracher aux jachères les auteurs d’hier. C’est le devoir de la culture.


Gerald Messadié


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1 commentaire

anonymous
anonymous

D'accord sur tous ces auteurs sauf sur Octave Feuillet. Ses romans se lisent d'un trait. Feuillet est le grand oublié de votre liste. quel dommage! je peux en parler, j'ai lu toute sa production, romans et théâtre. A part Feuillet, bravo.