Jean Douchet, L'Homme cinéma

Douchet dans le bain


Jean Douchet est une pointure en matière de cinéma. Un cador, une épée. Une référence même. Ne cherchez pas son nom parmi les scénaristes de renom ni les réalisateurs hors pair, c’est un critique. Encore que le terme lui soit impropre. Disons un analyste. Qui décortique les films et les comprend. Mieux que personne. Mieux que moi, surtout, qui ne comprends jamais rien à la plupart des œuvres de pellicule. Jean Douchet voit tout, sait tout. L’omniscient.


Faillible aussi. Il révèle des anecdotes sur Belmondo mais se trompe quand il dit que cet acteur s’est fait remarquer par le jury du Conservatoire « en lui tournant le dos et (…) en lui montrant son cul ! » (p 168). Belmondo se contenta de faire un bras d’honneur, ce qui parut déjà largement scandaleux. Mais M. Douchet a le droit de se tromper, le Conservatoire étant hors de la juridiction du cinéma.


Il a beaucoup œuvré pour Les Cahiers du cinéma, qu’il a fréquenté dès ses débuts. D’où le privilège de connaitre la joyeuse bande qui surfa sur la Nouvelle Vague en réaction au cinéma de papa (raccourci schématique, certes). De fait, Truffaut, Chabrol, Rohmer, Godard se retrouvent au fil de ces pages présentées sous forme d’entretien.


Douchet a poursuivi sur sa lancée, continué de visionner des films que le commun des mortels ne connait pas et dispensé ses connaissances encyclopédiques tant à l’Idhec qu’à la Fémis – qui lui succéda – le nec plus ultra en matière d’études cinématographiques.


Sachant vivre avec son temps, Douchet délaisse parfois les salles obscures au profit des films de salon. Les DVD n’ont plus de secret pour lui. Y compris leurs bonus. « Ce que je trouve insupportable dans les DVD d’aujourd’hui, dit-il, ce sont les making of. La plupart sont tellement inintéressants que c’en est honteux. » (p 163) Il n’a pas tort. Et je me garderai bien d’émettre le moindre commentaire sur les bonus analytiques de M. Douchet. Par une coïncidence qui n’en est sans doute pas une, nous frayâmes dans les mêmes eaux. Tandis que Jean fignolait les bonus du Diable boiteux de Sacha Guitry, je commettais ceux d’un coffret Guitry pour Gaumont. Je laisse le spectateur juge.


Quand Jean Douchet s’attaque à un film c’est pour en démonter les rouages et en démontrer l’efficacité (ou, au contraire, son inanité). Il tient Fritz Lang en haute estime, ce qui est louable. D’où cette analyse : «Un personnage ne serait qu’une ombre sans vie et sans mouvement, si le réalisateur ne lui attribuait pas une volonté d’exister, dans la fiction, bien sûr, mais également sur l’écran, matériellement. Cette volonté détermine son mouvement, sa trajectoire physique, qui le pousse à occuper une partie de l’espace, donc de la surface de l’écran, à manifester spatialement sa volonté de puissance. Comme cela vaut pour chaque personnage, l’écran devient l’enjeu d’une lutte entre ces trajectoires. Autrement dit, chaque personnage a son plan, mais au sens architectural du terme, c’est-à-dire qu’il a son projet pour construire son propre espace et en chasser ses rivaux. Et il tente d’appliquer ce plan tout au long du film. Indépendamment de l’intrigue, ou parallèlement, le film devient un combat spécifiquement cinématographique, quasi abstrait, pour la possession de la surface de l’écran, qui peut se traduire ainsi : qui va avoir le cadre ? Qui va être dans le cadre ? Qui va prendre le cadre ? C’est ce qui frappe l’œil et l’esprit du spectateur au moins autant, voire plus, que l’aspect terrifiant décrit par le film. » (p 256)


J’ai l’air de railler comme ça mais je suis admiratif. Car totalement incapable de pousser l’analyse jusque-là. Il faut admettre qu’à travers ce livre, Jean Douchet offre de véritables leçons de cinéma. On y apprend beaucoup, même si l’on n’est pas obligé de partager son regard. Contrairement aux apparences, Douchet n’est pas sectaire et admet tous les styles de films. « Je suis un hédoniste. Le plaisir est partout et le cinéma est un des plaisirs de la vie. » (p 110) Saine et revigorante remarque. Grâce à ses connaissances, ce livre permet d’en apprendre beaucoup sur le septième art. Non sous son aspect anecdotique mais sur tout ce qu’il charrie.


Enfin, à signaler que les six films que Douchet a choisis « pour le plaisir » (et pour clore l’ouvrage) sont La Rue de la honte (Mizoguchi), L’Invraisemblable vérité (Lang), Frontière chinoise (Ford), Le Caporal épinglé (Renoir), Vampyr (Dreyer), Sauve qui peut (la vie) (Godard). Comme dirait un mien camarade « ça vous classe un homme ». Et vous, quels seraient vos six films pour le fun ?


Philippe Durant


Jean Douchet, L'Homme cinémaEntretien avec Joël Magny, Ecriture, janvier 2014, 304 pages, 21 €

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