François Cérésa et le charme discret de la nostalgie

Un simple coup d’œil sur la bibliographie de François Cérésa, presque une quarantaine de titres, suffit à mesurer la fécondité du rédacteur en chef de Service littéraire, le mensuel qu’il a fondé en 2007.  D’apprécier aussi la variété de son inspiration.

Pour s’en tenir au roman – car il a aussi pratiqué  d’autres genres. A vrai dire, il a quasiment tout abordé, du roman historique, pour lequel il manifesta une prédilection, à l’autobiographie romancée, en passant par des œuvres de pure fiction. Il s’est même autorisé à placer ses pas dans ceux de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas. C’est dire son intrépidité. Si on ajoute à cela son amour pour le cinéma et les succulents écrits gastronomiques de son complice et alter ego Jules Magret (encore un point commun avec Dumas père !), le tout fournira un éclairage sur ses goûts éclectiques.

On aurait toutefois tort de voir, dans cette faculté de toucher à tout, cette facilité à aborder des genres aussi divers, de passer avec aisance de l’un  à l’autre, une marque de désinvolture ou de superficialité. Car l’œuvre de François Cérésa fait preuve d’une cohérence profonde. Celle-ci tient à plusieurs constantes que l’on retrouve dans quasiment tous ses ouvrages, à commencer par un sens aigu de l’humour sous toutes ses formes. Burlesque ou allusif, noir ou peint aux couleurs les plus riantes, comique de caractère, de situation, de langage, Il innerve quasiment tous les romans. L’écrivain pratique l’argot avec une maîtrise qui fait songer à Albert Simonin ou à Alphonse Boudard, qui fut de ses amis. Pour un calembour, un à-peu-près, un paradoxe, il se ferait damner. Un tel amour du langage, l’art de le manipuler, de jongler avec les mots et leurs registres, bref, de s’attacher à la forme autant qu’au fond, tout ce qui, en somme, fait la valeur d’un écrivain, est devenu si rare aujourd’hui, dans notre désert culturel, que la rencontre d’un auteur de cette trempe vaut d’être signalée.

Son dernier ouvrage en date, À un détail près, se situe dans la même lignée : une histoire d’amour en demi-teintes, baignée de nostalgie et de mystère. Le héros et narrateur, Antoine, la soixantaine bien sonnée, universitaire spécialiste du XVIIIe siècle, vient de perdre sa femme, Victoire, et vit douloureusement son deuil. Je ne meurs pas de mon vivant, je vis comme un mourant, assure-t-il à ses amis, avec ce sens de la formule paradoxale si caractéristique de l’auteur. Jusqu’à sa rencontre, à la bibliothèque Richelieu, au cœur de Paris,  avec Manon.  Comme Manon Lescaut, l’héroïne de l’abbé Prévost. Justement, il travaille à un essai consacré à cet écrivain. Coïncidence ? Convergence de destins ? Toujours est-il qu’il est irrésistiblement attiré par cette belle Italienne qui lui redonne goût à la vie. Lorsqu’ils deviennent amants, il découvre que l’aventure dans laquelle il est engagé est loin d’être banale.

Manon est, en effet, entourée de mystère. Qui est-elle vraiment ? Une femme légère ? Une séductrice collectionnant les conquêtes ? Ou bien, à l’inverse, une universitaire aussi sérieuse dans ses recherches que l’homme qu’elle a élu et appelle affectueusement dottore ? Pour couronner le tout, elle offre des ressemblances troublantes avec Victoire. Laquelle empruntait aussi bien des traits à Madame Duparc. Et Antoine ? Serait-il un avatar de Des Grieux, le héros du roman de l’Abbé Prévost ? Ou sa réincarnation ? 
Les mystères se croisent et s’entrecroisent. Tant et si bien que le doute s’insinue de plus en plus chez Antoine. Un doute  que ne dissiperont pas des voyages, en France et en Italie. Jusqu’au dénouement qui résoudra  les énigmes rencontrées à plusieurs niveaux dans ce texte, véritable jeu de miroirs où la littérature, la réalité et le surnaturel se confondent. Où la légèreté et la gravité font bon ménage.
Car, sous des apparences parfois frivoles, se cachent des interrogations existentielles. Celles-ci, juste suggérées, donnent au roman une densité et une profondeur qui participent de son originalité.

Il faudrait, pour être complet sinon exhaustif, insister sur les connaissances littéraires de l’auteur, qui sous-tendent son livre, rompant avec l’inculture manifeste des romanciers à succès. Sur son art de camper des personnages et de les doter d’une psychologie aussi complexe qu’attachante. Sur son attrait pour l’Italie. Sur la fluidité de son style, alliant sans le moindre hiatus alacrité du dialogue, narration et considérations philosophiques. Ce serait par trop déflorer ce qui fait toute la valeur de ce roman au ton si particulier, dont l’éclatante originalité tranche sur la production actuelle.

Jacques Aboucaya

François Cérésa, À un détail près, Écriture, août 2021, 175 p., 18 €

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