Joey’s : la traversée du miroir selon Dominique Gilbert

Ce n’est pas la taille de l’arme qui fera la différence, mais la détermination de son propriétaire, nous informe l’éditeur. Diantre ! Les eaux du lac Léman qui me font face se figent. La glace aussi coule dans mes veines. 

Sur une table, maigrichon, incongru, ridicule, le MAB prenait ses aises. 

Voilà ce que c’est que de se prendre pour Carver. Au lieu d’admettre la réalité. Mais la vie de bureau aux Postes françaises est sans doute aussi un calvaire. Comme aux Postes suisses. Comme dans toutes les postes du monde, sans doute. Alors il faut un palliatif. Un dérivatif. Un soutiff aussi à enlever certains soirs de déprime. Mais il n’a que son chien. Lequel l’oblige à sortir tous les soirs pour la pause pipi. Et vlan ! Justement, un regard de trop sur une fille trop belle dans une voiture trop noire. Et tout s’enchaîne. Il n’en faut pas plus pour déchaîner les passions. D’autant que le cerveau du héros est en plein ébullition. Pensez-donc, à force de mater son toutou le soir en pensant à bien d’autres choses polissonnes il déverse son fiel de frustration sur les pages blanches. Ainsi il noircit à l’envi des kilomètres de récits. Producteur de polars à la chaîne. Oui, monsieur. Qu’un éditeur généreux lui achète au forfait. Série noire quand tu nous tiens…

 

Sauf que tout va basculer. Ce fameux regard de trop. Ces jambes trop longues. Cette poitrine devinée. Ce soutiff envisagé. Tout cela a été pensé trop fort. Fantasme en réalité rajoutée. Manifestement quelqu’un ne l’entend pas de cette oreille. Visite d’un professionnel. Médor sert d’exemple. Mais était-ce une bonne idée de sacrifier le genre canin ? Sans doute pas. Son maître s’avère tenace. La vengeance est un plat qui se mangera froid. Voire glacé !

Sur les pas de Cary Grant, notre héros-malgré-lui traversera l’Atlantique pour mener à bien sa petite croisade. Quoiqu’il lui en coûte.

 

Entre les armes à feu et cette machine à écrire, du point de vue mécanique, il n’y avait pas de différence.

 

Après deux romans parus chez Gallimard (Peaux sensibles, 2001 et Le chemin de fer, 1998) Dominique Gilbert persévère. Toujours en décalage, il forge habilement un subtile jeu de miroirs. Une liberté que seule la littérature autorise. Grâce à l’angle du polar (mais abordé sur un ton décalé) il construit une trame narrative qui enlace son lecteur pour mieux le conduire au bord du précipice. Un style alerte. Des images fortes. Un humour décalé. Un élan qui démasque les vérités. Une manière de nous replonger avec élégance et nostalgie dans l’ambiance feutrée des films en noir & blanc. Cary Grant n’est pas loin.

 

Annabelle Hautecontre

 

Dominique Gilbert, Joey’s, Les éditions du Littéraire, janvier 2015, 188 p. 18,00 €

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