Retour d’un cuir de légende

Reliés par le canadien Courtland Benson, les neuf volumes de l’édition complète des Trois voyages du capitaine Cook, 1773-1788 ont une particularité qui les rendent exceptionnels. Le cuir qui a servi pour la reliure vient du Metta Catharina, nom d’un brigantin danois de deux-mâts, totalement inconnu hormis de très rares amateurs.
C’est ici que l’audacieux navigateur anglais parti sur L’Endeavour pour explorer ce que l’amirauté britannique nommait alors le Grand Océan rejoint la plus incroyable des aventures qui se passe elle-aussi en mer. Mais s’achève plus tristement.
Le Metta Catharina, parti de Saint-Pétersbourg, ayant mis le cap sur Gênes, renfermait dans ses cales, outre du chanvre, ce qui se révéla par la suite la plus prodigieuse des cargaisons : du cuir de Russie.
A la suite d’une tempête survenue au large de Plymouth dans la nuit du 10 novembre 1786, le navire ne peut s’ancrer et se fracasse contre les rochers. Le bâtiment sombre, s’envase, est oublié. Deux siècles plus tard, des plongeurs archéologues le découvrent par hasard.
Le cuir n’avait en rien souffert de son séjour prolongé dans l’eau.
 

Une trentaine d’années seront nécessaires à une petite équipe de spécialistes passionnés pour comprendre, retrouver les recettes de sa lente élaboration et célébrer la fabuleuse matière. Le cuir de Russie n’a rien d’un cuir ordinaire, même aux grains les plus fins. Sa couleur qui se tient entre "le rouge bordeaux épais et une couleur terre de Sienne plus légère" est subtile, comme son odeur de "fumé tourbé", goudronnée, douce pourtant.
Selon un connaisseur américain, il a, comme les meubles de prix, ce qu’on pourrait appeler "une patine". Le parfum qui porte le nom Cuir de Russie, créé par Coco Chanel, évoque "les chevauchées sauvages, les bouffées de tabac blond et les bottes tannées à l’écorce de bouleau des cavaliers et des militaires russes.
 

L’odyssée ignorée est relatée avec brio et dans ses détails au long de ces pages magnifiquement illustrées, par l’auteur, docteur en histoire de l’art. D’abord s’ouvre une histoire des origines à propos du cuir de "Roussi", sans doute héritage des Tartares, travaillé dans les fabriques de l’empire dont Catherine II multiplia le nombre ou dans des tanneries plus petites.
Kazan, Kostroma, Iaroslav, Nijni-Novgorod étaient parmi d’autres des lieux de production importants. La concurrence existait, les imitations circulaient mais rien qui ne soit conforme à l’ancienne réalité du cuir animal préparé, apprêté, graissé, trempé, transformé selon des méthodes  éprouvées et atteignant le niveau d’excellence des manufactures russes. La Révolution de 1917 arrive.
La production du youfte s’arrête. Il fallait retrouver les méthodes et les substances nobles et végétales qui parfument la peau, lui donnent sa souplesse, son imperméabilité, sa solidité, son imputrescibilité. Elise Blouet, biologiste et restauratrice, se lance dans ce qui devient une véritable épopée. Elle engage à ses côtés une équipe de tanneurs anglais.
A force de patience exigeante, ils parviennent à retrouver les secrets de la peau et à recréer le mythe. Invité à suivre pas à pas les opérations de tannage, graissage, finissage, le lecteur suit avec un égal entrain ces années de recherches et de réussites.
 

Le cuir de Russie sert un univers de luxe et raffinement.
Le tsar Alexandre II garde ses cigarettes dans un superbe étui à son chiffre, des brides, des harnais sont décorés par des peintres hollandais illustres, des mousquetaires du roi ont des équipements en cuir de Russie, Niccolo Paganini conserve un de ses précieux violons dans une caisse en youfte. L’histoire se rattache ensuite celle de la maison de renom Hermès, qui produit des objets de haute finition, en maroquinerie et sellerie.
Un patrimoine revit, un savoir-faire se transmet.
 

Dominique Vergnon
 

Sophie Mouquin, Cuir de Russie, mémoire du tan avec Elise Bouet, 25 x 24 cm, 165 illustrations, éditions Monelle Hayot, juin 2017, 144 p.-, 39 euros.

 

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