Édouard Louis : Le (belle)gueule de l’emploi

Il n’y a rien de pire, en littérature, que la prose gourmée des normaliens. Rien de pire que ces romans écrits par ces « fils d’archevêques », pâles exercices de styles, dégoulinants de fioritures, tenant de nous persuader de l’inconfort de leur condition, de leur infinie souffrance, étalée à longueurs de pages, souvent écrites sur les tables du café de Flore, leur quartier général. Ces rejetons endogamiques de bonnes familles parisiennes, souffrent et tentent de nous persuader de leur indicible malheur. Ils essaient, ils s’échinent, ils rabâchent. Retournant le texte mille fois, réécrivant sans cesse, réessayant toujours et n’y arrivant pas. Ce galimatias abonde en librairie. Les derniers avatars en date de ce genre littéraire s’appellent Aurélie Filippetti ou Mazarine Pingeot, et sont, à peu de choses près, aux Belles Lettres, ce que Max Pécas est au cinéma d’auteur. Édouard Louis semble être l’exception qui confirme la règle. Mais à la différence de ces congénères, ce jeune et prometteur romancier sait de quoi il parle. Lui, au moins, il a souffert, réellement. Et pas qu’un peu. Avec son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis met sa peau sur la table, ne fait pas de concession à la réalité. Il ne transige pas.

 

Ce roman nous plonge dans la jeunesse de l’auteur, dans la Picardie profonde des années 1990. Une violente descente aux enfers. Dès l’incipit, le ton est donné. Le jeune normalien à bien lu son Nizan : « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux ». Le décor est celui d’une France rurale, oubliée de tous, et en premier lieu de cette intelligentsia parisienne, qui encense le jeune prodige, mais que l’on ne voit guère de l’autre côté du périphérique, exception faite des week-ends à Deauville. Dans ce village de dégénérés, où les études sont pour le moins succinctes, où l’alcoolisme est la règle, et l’ennui permanent, Édouard Louis est un survivant. La jeunesse de l’auteur est placée sous le signe de l’omniprésente misère ; misère sociale (repas aux restaurants du cœur) ; misère affective (parents déficients) ; misère intellectuelle (les programmes télévisés y pourvoiront) ; misère vestimentaire (le survêtement Airness, considéré comme l’apogée du bon goût), misère sexuelle (le narrateur se fait violer par son cousin) ; misère humaine (le racisme y est omniprésent). Dans ce village, la violence et la haine sont permanents. En Picardie profonde, on est des « hommes », des « durs », on boit comme des trous, on frappe les filles, on les engrosse, puis on quitte l’école après la troisième, pour travailler à l’usine, pour les plus « chanceux ». En comparaison de ce roman, le Clichy-la-Garenne décrit par Louis-Ferdinand Céline (qu’Édouard Louis admire par ailleurs), passerait presque pour un aimable parc d’attractions.

 

Il n’est pas facile de vivre dans ce village quand on a le malheur de s’appeler Eddy Bellegueule, d’être un minet à la chevelure blonde, d’être épais comme une limande, de posséder une voie tout aussi fluette, et de « faire des manières » de filles. Une honte dans ce huis-clos étouffant. Dès lors, les qualificatifs fusent vite : « pédale », « tapette », « tarlouze ». Et s’ensuit la réprobation des parents, de la famille, qui tente de « viriliser » le rejeton, en lui faisant faire du football. De la grande sœur, qui intrigue pour lui glisser une fille dans son lit, avec l’espoir de le « convertir ». Sans grand succès, comme on le devine rapidement.

 

Chaque page de ce livre est un moment éprouvant. Une sorte de train fantôme littéraire qui n’en finit pas. À chaque page, on pense avoir touché le fond, avant que le prochain chapitre nous entraîne à nouveau vers les abîmes. En finir avec Eddy Bellegueule est le roman d’une fuite, la seule solution possible. Et cette fuite, c’est le théâtre. Une révélation pour le jeune homme. Avec le théâtre, ce sera l’internat à Amiens (la grande ville), où l’auteur se frottera désormais avec les rejetons de la bourgeoisie, avec leurs bonnes manières et leur voix posée. Le roman s’arrête là, sur une ultime note d’espoir. Reste le grand mystère. Comment un rejeton de ce village damné a-t-il pu intégrer l’École Normale Supérieure, temple de l’excellence française. Ce sera probablement le sujet du prochain ouvrage de ce romancier prometteur, si cette même école ne le dévore pas tout cru, en le transformant en ce qu’il ne peut devenir. Et l’on a hâte de le lire.

 

David Alliot

 

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Le Seuil, janvier 2014, 219 pages, 17 €

 

> Lire un extrait de Enfinir avec Eddy Bellegueule

 

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