Qui a tué mon père.

Dans En finir avec Eddy Bellegueule, en 2014, Edouard Louis relatait une enfance tragique, passée en Picardie dans une famille que l'on qualifierait de "fragile". Dans ce livre qui rencontra un beau succès, le jeune auteur décrivait ses proches - notamment son père - comme fermés sur eux-mêmes, hostiles à la différence, n'acceptant pas l'homosexualité du fils, allant même jusqu'à le rejeter.

Depuis, le temps a passé, Eddy, devenu Edouard Louis a muri, réfléchi en sociologue qu'il est devenu et revisite son passé à l'aune des décisions sociales toujours fatales au peuple.

A travers les humiliations qu'il a subies, il voit la marque du politique ou plutôt des gouvernants. Son père devenu invalide après un accident du travail à la cinquantaine est un homme fini. Avec son dos broyé,  son estomac détruit, son cœur usé, il n'est plus que l'ombre de lui-même. L'homme violent et alcoolique qu'il était, s'excuse désormais auprès de son fils de ne plus pouvoir marcher dix mètres.
Le retournement de situation est stupéfiant et le garçon en capacité  de comprendre, interroge la posture paternelle, les années d’enfance selon le prisme de la reproduction cher à Bourdieu. Voyant des marques d'amour là où auparavant, il ne ressentait que dureté et rejet. Il analyse les moments selon le passé de son père, lui même issu d'une famille brisée. 
Dans une brillante abstraction, il affirme que : "ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons mais qu'au contraire ce que nous n'avons pas fait, parce que le monde ou la société nous en a empêchés".La boucle est bouclée,  Parvenant à réunir dans une même exclusion, "des verdicts", selon Didier Eribon "gays, trans, femme, noir, pauvre », c'est à dire son père et lui-même, il peut lui pardonner et rompre ainsi avec la calamité familiale d'une "existence négative". Comme si  après avoir, compris la malédiction sociale, il pouvait s'en extraire et venger son père. Cette vengeance passant par l’absolution.


La première des deux  idées majeures du livre à la lisière du roman et de l'essai  est bien le pardon et la réécriture d'une enfance fracassée. Lui reviennent alors ces photos incongrues dans lesquelles son père, grand pourfendeur de l'homosexualité posait, déguisé en majorette alors qu'il l'avait toujours entendu dire que "jamais un homme ne devait  se comporter  en femme" ; cet autre souvenir dans lequel l'adulte avait emmené l'enfant "rouler sur les vagues"; ou ce Noël avec ce cadeau absurde et dispendieux, un coffret Titanic...Le fils comprend enfin un père ambigu, imaginatif, totalement brimé dans sa fantaisie et sa générosité par le poids des normes sociales en vigueur dans son milieu, la quasi impossibilité de s’en extraire.

La seconde idée est celle de la toute puissance de la politique avec son corollaire, la supposée responsabilité des dirigeants. Or, ce n’est pas Jaques Chirac dont le ministre de la santé de l’époque décida du non remboursement de certains médicaments qui est redevable des ennuis de santé digestifs du père. Pas plus François Hollande et la loi travail  ne sont à l’origine de son chômage. Peut-être faut-il creuser un peu plus dans les habitudes familiales peu recommandées pour rester en bonne santé. L’alcool détruisant plus l’estomac que Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron réunis.

Dans ce livre, brillant, aux dialogues affutés, Edouard Louis confirme son talent d’écrivain malgré des démonstrations manichéennes qui rejettent au second plan, la thématique du pardon.

Brigit Bontour

Edouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, mai 2018, 80 p.-, 12 euros.

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