Emmanuel Moses : le poète et son modèle

Pour Moses le poète est agent de la pensée du péril : celui du temps donc de la vie. Il avance – même boiteux – sous le poids de la limitation de nos savoirs afin d'instaurer une sagesse par la vertu des mots.
Tout commence ici sous l'égide de Dona que souligne le plasticien Frédéric Couraillon. Ses dessins comme les textes de l'auteur sont un amoncellement d'instants et d'élans là où les écrire devient la lutte pour ce que le poète espère : J’essaie depuis toujours de sauver ma propre langue.

Des épisodes en demi-teintes ou apostrophes semblent émerger de notes. Ils créent des arborescences et des marches qui vont du blanc de neige jusqu'à l’horizon noir où mène de jour en jour la sortie de l'enfance.
L'auteur, en spectateur presque silencieux d'un point de fuite, dessine des fleurs (mais pas n'importe lesquelles et n'importe comment)  autour d'une proposition affective faite d'indices de décor entre divers états .de fascination face à l’irréversibilité du temps qui  métamorphose Dona de fillette en femme.

Entre passé et présent, d'une marelle à l'autre, le texte devient une suite d'avancées. Emmanuel Moses poursuit de la sorte un chant dont les notes se détachent en s'accumulant au sein de sensations. Elles se diffusent ou fondent pour exprimer ce qu'est la vie là où l'auteur précise : Quand je ferme les yeux pour plonger en moi-même / Je me retrouve en train de flotter comme de l’huile sur une nappe d’eau.

Le poète pense que personne ne peut le comprendre. Sinon peut-être la mouche car elle ne sait guère ce qu’elle veut / Et tout la surprend, la main assassine autant que la vitre trompeuse. Il y a là des présences et des extinctions, entre hier et demain, et ce – comme chez Ronsard – tant que durent les roses puisque les fleurs restent les compagnes de route de nous-mêmes, de nos filiations et de ce qui nous accompagne.
Moses secoue le temps pour qu'il résiste au milieu de la réalité et des rêves. Les deux sont tout autant insaisissables. Ne demeurent pour les retenir que les mots en contrejour et entre chien et loup. Ils évoquent ce qu'il en est de l'amour sous toutes les formes qu'il peut prendre et ce contre le renoncement.

L'auteur en voyageur immobile ne cesse d'avancer dans une interrogation infinie. Aux embrasures des pages jaillissent  des moments déjà clos. Moses les déloge de leur trou en arpentant d’errantes paroles pour y insérer du soleil plutôt que l’ensevelir, le tout en un inaccessible mouvement de la lumière aux frontières de l’articulation des ombres portées.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Emmanuel Moses, Dona, gravures de Frédéric Couraillon, vignette de couverture de Gérard Titus-Carmel, Obsidiane, octobre 2020, 61 p.-., 15 €

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