Emmanuelle de Boysson. À la recherche de Blanche de la Motte

Blanche de la Motte a grandi loin de ses parents, partis chercher fortune en Nouvelle-France. Marquée par le passé de sa mère qui a été déshéritée et bannie des salons par celles qu’on appelait au XVIIe siècle les Précieuses, Blanche est élevée par sa marraine, Ninon de Lenclos. Elle deviendra comédienne dans la troupe de Molière, et sera la maîtresse de trois hommes, dont le jeune Roi Soleil. Comme sa mère, elle devra affronter les rivalités de la Cour et leur lot d’intrigues. Réussira-t-elle à les vaincre et à la venger ?

 


— On connaît votre talent de conteuse. À travers ce beau personnage de femme que l’on sent à la fois vulnérable et incroyablement volontaire, vous nous emmenez au cœur des luttes de pouvoir à la Cour de Louis XIV. Qui est Blanche ? Pouvez-vous nous dresser un rapide portrait de votre belle héroïne ?

La fragilité de Blanche, sa peur de l’abandon, lui viennent de son enfance. Sa mère, Émilie, mariée au magistrat Georges de La Motte, a vécu une histoire d’amour clandestine avec le poète Ronan Le Guillou. Blanche est le fruit de cette passion. La Motte la reconnaît, mais le janséniste refuse d’élever cet « enfant du péché ». Confiée à une nourrice en Bourgogne, Blanche souffre d’un manque de tendresse. À l’âge de quatre ans, sa mère, déshonorée, l’emmène dans son manoir breton. Le roman commence lorsque Blanche a sept ans. Émilie décide de rejoindre Ronan en Nouvelle-France. La séparation est un déchirement. À Paris, grâce à sa marraine, Ninon de Lenclos, la petite fille découvre le théâtre. Mue par un désir de reconnaissance, elle brûle de monter sur les planches, finit par convaincre Ninon. Aussi aventurière et ambitieuse que sa mère, elle est fidèle, frondeuse, peu sûre d’elle. À la mort d’Émilie, elle apprend que les vieilles Précieuses qu’elle côtoie ont humilié sa mère. Dès lors, elle est habitée par le désir de la venger. Adolescente fougueuse, rêveuse, anxieuse, Blanche devient l’amie d’Athénaïs de Montespan qui lui propose d’être dame de compagnie de la reine. Ninon, la libertine, protège sa filleule, la met en garde, mais Blanche veut briller, être aimée à la Cour comme sur les planches. Tiraillée, elle accepte, entre deux représentations, de participer aux intrigues de la marquise promue maîtresse du roi. Trop confiante, un peu naïve, elle se laisse influencer, ne veut pas décevoir la colérique Athénaïs qui se sert d’elle en la couvrant d’affection. Spectatrice de messes noires, elle finit par comploter, à s’imaginer des ennemies, dont Aglaé de Bouillon, la fille de celle qui a perdu sa mère. La comédienne se glisse dans le personnage de la suivante de la Montespan, l’ingénue de Molière ou l’héroïne racinienne. Molière sera comme un père pour la jeune orpheline dominée par ses émotions, son goût pour les amours interdites. Avec le temps, elle s’affirme, apprend à aimer, victime de son désir de plaire à tout prix. Il y a un peu de moi chez elle : je fus comédienne, j’aime la lumière, je m’amuse des soirées parisiennes où marquis et mondaines des Lettres et d’ailleurs virevoltent.

 

— En assistant à une représentation des Précieuses ridicules, Blanche a une révélation : elle sera comédienne. C’est la première lutte à laquelle elle sera confrontée : se faire connaître et reconnaître. Rivalités d’actrices, rivalités d’auteurs entre Molière, Racine et Corneille… Que de combats pour plaire au roi et à sa suite !

Comme l’écrit si bien Saint Simon, il faut plaire au roi. Il ordonne tout. J’ai découvert les rivalités, les coups bas et trahisons entre les troupes de théâtre de l’époque. Racine vole Marquise Du Parc à Molière, fait représenter sa pièce devant la Cour au moment où elle est jouée par les comédiens de Poquelin. Molière l’avait pourtant beaucoup aidé. Il en a souffert. J’ai redonné vie à ce génie sensible, attachant. Aux troupes, aux comédiens. Aux jalousies, aux conflits, à l’atmosphère chaleureuse de la troupe de Molière, une vraie famille. Fraîche et joie. Blanche séduit le roi, amateur de comédie. Le distrait des angoisses de Louise de La Vallière, de l’ambition monstrueuse de la Montespan, des scènes de la reine Marie-Thérèse. Elle ne lutte pas, elle cède.

 

— Blanche est jeune. Elle est belle, intelligente et talentueuse. Elle plaît aux hommes. Trois d’entre eux s’enflammeront pour elle. Pouvez-vous nous dire quelques mots de chacun de ses prétendants ?

Charles de Longueville, bâtard de La Rochefoucauld et de la duchesse de Longueville, est le modèle de l’aristocrate présomptueux. À la fois guerrier et volage, il ne résiste pas à Blanche, s’amuse avec elle, l’aime, à sa façon. Antoine de La Boissière, fils illégitime du marquis de Villarceaux et de Ninon de Lenclos est élevé avec Blanche. Après ses études, elle retrouve l’officier de marine, le juge rustre, se moque de lui. Il lui reproche ses mondanités. Il est mon Rhett Butler, elle, ma Scarlett. Quant au roi, jeune et beau, il est irrésistiblement attiré soit par les femmes de caractère soit par les tendrons ou les jolis minois, comme Angélique de Fontanges. Un coureur raffiné.

 

— Elle-même est une grande amoureuse, mais il semble qu’elle ait toujours du retard sur ses amours, comme si elle s’embrasait a posteriori, quand l’amour de l’autre s’est épuisé ou s’est porté sur une autre femme. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez raison, c’est la rançon de sa naïveté. Il y a un décalage, une déception entre ce qu’elle attend et ce qu’elle a. Sa passion pour Charles naît lorsqu’il se fiance. Comme celle qui surgit au moment où Antoine s’éprend d’Aglaé, sa rivale. L’obstacle excite en elle l’amour. Son côté racinien.

 

— Le jeune Louis XIV n’est pas indifférent à son charme, mais elle n’est pas la seule sur les rangs… L’amitié de Blanche avec la Montespan, entre fascination et rivalité, lui apprendra que certaines maîtresses sont capables du pire pour garder leur place dans le cœur d’un amant. Poisons, messes noires… vous décrivez des scènes d’une cruauté terrifiante.

Rien n’a été inventé. J’ai compulsé une somme incroyable de documents dont la lecture fait frémir. La vérité ne sera dévoilée qu’au fil d’une longue enquête qui effraiera le roi lui-même, au point qu’il fera détruire une large part des minutes du procès et des rapports fournis par le lieutenant de police, La Reynie. L’affaire des poisons est certainement une des plus terribles de notre histoire : sacrifices de nouveaux nés, profanations, filtres, sacrilèges de prêtres renégats… Elle révèle les ambitions de nombreux courtisans et une perte des valeurs qui ne sera mise à mal que par la fermeté et la détermination de Louis XIV, roi chrétien, malgré ses débauches.

 

— Un roman comme celui-ci demande de nombreuses recherches historiques. C’est tout un art de dévoiler la grande Histoire à travers l’histoire fictionnelle. Comment procédez-vous ?

Comme Alexandre Dumas, en toute modestie. Dans une longue et admirable lettre parue dans Le Moniteur, il oppose l’écriture ad probantum, celle qui fournit des preuves et qui, d’après lui, est typique de la méthode de Michelet, à celle de Thiers favorisant l’histoire ad narratum, c’est-à-dire racontée. Il défend la première qui s’appuie sur des mémoires, des documents historiques reliés par un fil dramatique. Le roman devient alors la manifestation historique d’une vérité à travers l’expression de caractères particuliers, de destins, de personnages. Je commence par établir une longue chronologie, mois par mois, de la période que je veux couvrir. Je glisse les faits historiques, artistiques, sociaux, le temps qu’il fait, quantités de détails. J’essaie de repérer les événements, les personnages qui m’accrochent. Pour Blanche, l’affaire des poisons, la Montespan. Dans cette trilogie, Le Temps des femmes, je trace le destin de trois artistes. J’ai reconstitué au jour le jour la vie des troupes, relu toutes les pièces de Molière et de Racine, retrouvé dans « La Pléiade » le nom des acteurs. Il existe de bonnes biographies de ces auteurs. Parallèlement, je construis un scénario à partir de mes désirs, de mes rêves, de mon imagination, de ma vie. Le travail d’écriture me réserve des surprises, mes personnages m’entraînent. J’aime qu’ils aient des obsessions, des défauts, du tempérament. La fin d’Émile est tragique. J’ai changé celle de Blanche. J’ai voulu terminer par un départ. J’adore recréer le monde de ce XVIIe fascinant, la saleté, la médecine, la nourriture… J’ai l’impression d’y vivre ! J’aime le tragicomique. Rien n’est pire que d’ennuyer son lecteur. Dans les passages les plus dramatiques, il y a toujours de l’humour. Je ne lésine pas à épingler les vieilles Précieuses, les courtisans, à me moquer de mes personnages.

 

— Au-delà des spécificités de l’époque, ce qui frappe en vous lisant, c’est la modernité de votre personnage. Le 8 mars dernier, on a célébré la journée de la femme. Or, on constate encore aujourd’hui que les postes-clés, donc le pouvoir, sont majoritairement concentrés aux mains des hommes. En tout temps, les femmes ont dû inventer un contre-pouvoir afin de régner autrement : par leur grâce esthétique, bien sûr, même si on peut le déplorer, mais surtout par leur très fine compréhension et appréhension du monde, ce qu’on appelle l’intuition féminine. N’est-ce pas ce dont Blanche est avant tout est dotée ?

En partie. Blanche souffre de sa confiance viscérale qui lui jouera de mauvais tours. Elle est très jeune, manque d’expérience, mais elle a hérité du caractère et de la volonté de sa mère qui lui permettent de gravir les échelons à la Cour et de devenir comédienne. Toutes deux savent plaire et arrivent à leurs fins malgré l’attraction qu’elles inspirent. En ce sens, elles suivent leur intuition. Blanche se bat pour faire du théâtre, elle s’impose et finit par obtenir ce qu’elle veut. Mais elle se leurre lorsqu’elle espère épouser Charles, puis devenir la maîtresse officielle du roi. Elle ne se doute pas que dans l’ombre, des âmes noires ourdissent des complots qui risquent de lui être fatals.

 

— Dans le milieu littéraire où vous évoluez, ne trouvez-vous pas qu’on demande encore souvent aux femmes de « faire leurs preuves en écriture », comme si la grande littérature, la seule, la vraie, devait être réservée aux hommes ?

De moins en moins, et heureusement. Les femmes ont repris, en quelque sorte, le pouvoir. Et je crois que personne ne leur contestera aujourd’hui le fait qu’elles savent écrire aussi bien que les hommes. Peut-être même ont-elles plus d’imagination qu’eux. Sur dix romans érotiques, huit sont écrits par les femmes. C’est une belle revanche. Elles ne sont pas en reste dans les sagas, les fresques historiques, le roman, policier, mais aussi les drames psychologiques, intimes, ou même la comédie légère ou le théâtre.

 

— Quelle que soit la thématique traitée, le genre d’un roman, ou son auteur, ne pensez-vous pas qu’un livre est avant tout affaire d’exigence et de sincérité ?

Absolument. Un romancier est un artisan qui travaille sans relâche son style. J’écris de plus en plus sec, comme Stendhal, mon romancier préféré. Je passe des heures à corriger mon texte, à épurer, à trouver les mots justes, la musique, la poésie, la pertinence. Je bannis les clichés, les lourdeurs. « Les écrivains sont lourds », disait Céline. La sincérité se sent tout de suite. Derrière chaque phrase, on reconnaît la voix, le rire, les formules d’un écrivain. Il y a une part de notre inconscient qui s’exprime à travers les mots choisis, la forme des phrases, l’histoire. Quand on écrit, on ne peut pas tricher. En revanche, rien de plus délicieux que de devenir une autre, de se servir de ses « équivalences », comme une comédienne laisse monter en elle ses émotions, des images pour être vraie. Mon expérience d’actrice m’aide beaucoup à écrire, à être juste… enfin, j’espère.

 

— Est-ce l’idée de la littérature que vous défendez en tant que présidente du Prix de La Closerie des Lilas, qui couronne chaque année une romancière de langue française ?

À l’origine, avec Jessica Nelson et des amies, nous voulions équilibrer les jurys, plutôt masculins. Nous défendons la littérature des femmes, nous avons à cœur de dénicher des talents. Un prix sert à mettre en lumière une romancière. Nous aimerions couronner des romans étrangers, mais ce prix demande un énorme travail, de lecture, d’organisation. Nous le ferons plus tard. En attendant, nous sommes fières d’avoir remis le prix de La Closerie des Lilas à Nathalie Kuperman pour Les raisons de mon crime paru chez Gallimard. Nous sommes les seules à rendre hommage aux métiers du Livre. À ces femmes de l’ombre qui savent prendre des risques, défendre des romans et se battre pour que les petites librairies survivent. Claire Delannoy a reçu le Lilas de l’éditrice. Cette belle aventure est avant tout une histoire d’amitié… entre femmes.

 


Propos recueillis par Cécilia Dutter

© Photo : David Ignaszewski-Koboy

 

 

LA REVANCHE DE BLANCHE, Emmanuelle de Boysson, Éditions Flammarion, avril 2012, 407 p., 21,90 €

 

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