Jean Genet : l’échappée belle du transfuge passager au MuCEM

Il est de la solitude une particularité première, qu’elle est ce point d’incandescence en chacun de nous qui rend la disponibilité au monde enfin possible. Dans la solitude, et seulement, l’on parvient à construire une pensée qui a, peut-être, une possibilité d’atteindre son but, sans garantie au départ… La solitude de Jean Genet fut totale car notoirement libre de tout lignage, ennemie de toute appartenance ; mais il savait aussi en faire don lorsque l’appel se montrait irrésistible. Que cela soit dans ce moment décisif que fut le rencontre avec Giacometti, ou qu’une cause (Angela Davis, les Palestiniens) ne lui impose d’agir, donc de dégainer sa plume pour dénoncer, informer, défendre…  L’invitation à rejoindre le « camp des vagabonds » en Jordanie fut certainement l’un de ces sortilèges auxquels il succomba.
Il faut dire que dans les années 1970, la « justesse » de la lutte pour l’autodétermination de la Palestine n’était pas partagée par tout le monde, et Genet sentit qu’il avait, ici, devoir de littérature à accomplir, devoir d’investissement à comprendre et promouvoir la cause palestinienne.
Mais il n’y a rien de militant : nous sommes plus dans l’approche de celui qui embrasse une idée par accord, entente, une manière de s’accaparer la formule de Heine Müller disant que « l’art, c’est être d’accord », être avec, en quelque sorte, être au diapason, sur la même longueur d’onde…

Genet sera le témoin de son temps, un témoin glaçant, un témoin gênant aussi car il n’hésite pas à inscrire sa vie dans son œuvre, dans cette présence sur le terrain (il ira avec Leila Chahid dans les camps de Sabra et Chatila le surlendemain des massacres), avec tout son appareil affectif et érotique, suscitant parfois une polémique bien inutile. Car qui, mieux que lui, qui partage le quotidien des camps, peut rapporter au plus juste la misère et l’effervescence qui règnent en ces lieux oubliés de l’Histoire ? Ainsi, le Captif amoureux donnera une autre lecture de ce « problème » qui devient tout à coup, par la magie poétique, humain : un « peuple ».

Il est indéniable que la Méditerranée est le fil rouge de l’existence de Jean Genet, mais aussi le havre de paix, le pôle magnétique autour duquel il gravita toute sa vie durant, jusqu'à se faire enterrer au Maroc. Des fugues de jeunesse aux errances clandestines, la Méditerranée sera le berceau – et le tombeau – du sulfureux poète.
Cela méritait bien une exposition au MuCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) qui s’achèvera le 18 juillet 2016 : images d’archives inédites (avec le concours de l’IMEC), photographies, correspondances et extraits de manuscrits déploient donc une certaine intimité dans les salles qui surplombent la mer. Raison de plus pour se porter sur ce très beau catalogue aux nombreux fac-similés.

Trois axes pour accompagner le lecteur-visiteur : Journal du voleur, Les Paravents et Un captif amoureux, embrassant ainsi l’Espagne des premières années, l’Algérie du théâtre et le Moyen-Orient de l’engagement politique, qui s’emboitent autour d’un seul axe, déclencheur, Alberto Giacometti.

François Xavier

Emmanuelle Lambert (sous la direction de.), Jean Gent, l’échappée belle, 162x244, relié souple avec bandeau,  130 illustrations, Gallimard/MuCEM, avril 2016, 260 p. – 32,00 euros

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