Antoine Compagnon, Baudelaire l’irréductible : Relire Les petits poèmes en prose

Antoine Compagnon a prononcé entre janvier et avril 2012, au Collège de France, les leçons que l’on retrouve dans ce volume et qui contribuent à poursuivre la passionnante réflexion qui est la sienne, consacrée à la notion de modernité littéraire. Rappelons qu’elle a commencé en 1990 avec Les Cinq Paradoxes de la modernité, pour se poursuivre, entre autres, en 2005, avec Les antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes. L’ouvrage paru il y a quelques mois est consacré au recueil de Baudelaire, publié à titre posthume : Les petits poèmes en prose (ou : Le Spleen de Paris).
D’emblée, l’auteur de Baudelaire l’irréductible nous rappelle que l’antimodernité est la modernité authentique, celle qui résistait à la vie moderne, au monde moderne, tout en y étant irrémédiablement engagée. (p. 8) C’est de ce point de vue qu’Antoine Compagnon s’est proposé de relire Les petits poèmes en prose, lui qui avait déjà travaillé sur l’auteur des Fleurs du mal en 2003, avec son Baudelaire devant l’innombrable. S’il emprunte le titre de son ouvrage à Georges Blin et à ses propres leçons au Collège de France des années 1968/1969, c’est pour mieux interroger Baudelaire du point de vue de son rapport au progrès, à la fois contempteur acharné de tout ce qui représente la modernité au mitan du XIXe siècle et artiste si nécessairement en lien avec cette même modernité. Il s’agit alors d’analyser comment Baudelaire a considéré à la fin de sa vie quatre aspects emblématiques de cette modernité : le journalisme, la photographie, la ville et l’art en pleine révolution esthétique. Pour Antoine Compagnon, Les petits poèmes en prose sont particulièrement révélateurs des contradictions de Baudelaire.
D’ailleurs, à lire les analyses de l’auteur de Baudelaire l’irréductible, il semble que le poète, à l’identique de son exact contemporain, le romancier Flaubert, manifeste les mêmes paradoxes dues aux mêmes difficultés : comment se situer dans un monde qui ne jure que par sa prétendue modernité ? En tant qu’artiste, comment s’imposer sans se renier, dans un monde où l’on voudrait occuper toute sa place alors même que les valeurs de l’époque semblent grossières, sinon détestables ? Antoine Compagnon fait donc de Baudelaire un personnage contradictoire (p. 9) qualifié d’étrange par Hetzel tandis que le poète se prétend lui-même singulier.
L’écriture des Petits poèmes en prose marque – c’est la thèse de ce livre – une nette rupture avec l’idéal et une inflexion irréversible vers le monde contemporain (p.13). Elle emprunte à une inspiration variée, qui peut sembler manquer d’unité ; elle fait une place à l’anecdote, à la chose vue selon la démarche hugolienne mais elle mélange les registres : elle accomplit enfin le projet poursuivi depuis toujours par le poète, à la recherche du “comique absolu” en prose. (p. 335) Elle dit l’ambiguïté de Baudelaire face à la réalité de son temps. Et mieux encore : cette écriture se prête à des lectures différentes, sinon opposées. En l’occurrence, Antoine Compagnon rappelle à quel point, jusqu’à Walter Benjamin, Baudelaire a été lu comme un poète dépolitisé alors même que le critique, avec sa lecture d’Assomons les pauvres !, a réorienté les études baudelairiennes – jusqu’à l’excès ? – vers une approche complètement idéologisée.
Au milieu du XIXe siècle, la révolution journalistique – son développement, son influence grandissante – est probablement ce qui incarne le mieux un changement d’époque. D’autres ont montré l’importance prise par le journalisme au long du siècle : on pourra se reporter avec intérêt aux travaux conjoints de Marie-Eve Thérenty et Alain Vaillant, à travers les ouvrages qu’ils ont dirigés : 1836 : L’An I de l’ère médiatique, étude littéraire et historique du journal La Presse d’Émile de Girardin (Nouveau Monde éditions, 2001), puis Presses et plumes. Journalisme et littérature au XIXe siècle (Paris, Nouveau Monde Éd., coll. Histoire contemporaine, 2004).
De son côté, relisant donc Les Petits poèmes en prose, Antoine Compagnon explique les contradictions de Baudelaire avec ce nouveau mode d’expression et de façonnage des esprits. Obligé de dépendre de la presse pour vivre, Baudelaire accepte d’y publier ses textes, jusqu’à se laisser contraindre peut-être à une écriture marquée par un style journalistique – le fait vrai ou l’anecdote. Pourtant, Baudelaire se montre toujours méfiant et son amitié avec Arsène Houssaye n’est pas sans duplicité. Il lui faut railler le monde de la presse, prendre ses distances, manifester sa différence.
Il en va de même avec la photographie. Comme le journalisme conquérant, la photographie, au beau milieu du XIXe siècle, est en train de révolutionner l’art et le rapport au réel avec son développement fulgurant. Ami de Maxime Du Camp, qu’il peut tout à la fois moquer mais aussi envier – les succès de Du Camp sont alors importants, qu’il s’agisse de l’écrivain ou du photographe – Baudelaire ne cesse de s’interroger sur la place que cet art nouveau – mais s’agit-il d’un art pour de bon ? – pourrait prendre dans la société. Le Progrès technique sera-t-il encouragé et défendu aveuglément jusqu’au risque de tuer la création artistique ? Baudelaire est méfiant, prudent, inquiet.
Le thème de la ville est le troisième angle choisi par Antoine Compagnon pour interroger la modernité baudelairienne dans Les petits poèmes en prose. Là encore, les contradictions du poète sont nombreuses. Amoureux de Paris, citadin accompli incapable au fond de vivre à la campagne, Baudelaire ose pourtant voir dans le milieu urbain l’horrible, à la fois un chaos et une barbarie. Rêve-t-il de ce monde urbain sans cesser de croire que tout y serait À tout casser ? En tout cas, pour Compagnon, Baudelaire est fasciné par une poétique de l’explosion, une dialectique du gaz. Il cherche les moyens de fuir la ville alors même que la ville lui est familière, nécessaire et peut-être une source de création poétique indispensable.
Enfin, Antoine Compagnon observe les rapports de Baudelaire à l’art tel qu’il est train de se faire. Le critique interroge les rapports du poète à des artistes comme Gavarni, Daumier ou Manet mais aussi à des créateurs aujourd’hui oubliés tels Meryon et Constantin Guys. En réalité, Baudelaire cherche dans l’art de son temps le miroir qui renverra à l’homme une image aussi vraie que possible et il la souhaite la trouver dans la caricature, les croquis ou les images triviales. Il faut révolutionner le présent, s’extraire d’une certaine bien-pensance, oser affirmer une antimodernité à l’ère moderne… Être différent des autres, toujours et encore. La singularité comme garantie contre le bourgeoisisme, l’originalité comme assurance contre la bêtise.
Citant Baudelaire, Antoine Compagnon conclut en rappelant que : La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. Avec son confrère Flaubert, Baudelaire a donc partagé une poétique de la complexité, persuadé que la modernité n’est pas le paradais nouveau de l’artiste, bien au contraire. Et, comme le romancier, le poète s’est vu attribuer une étiquette de fondateur de la modernité littéraire qui ne lui convient guère. Tout l’intérêt de l’ouvrage d’Antoine Compagnon est de nous rappeler la richesse dialectique de la notion de modernité ; mieux encore, il se situe dans une intelligence passionnante de la situation – comment écrire encore dans les années 1850/1860, soit après le romantisme – et des hommes, partagés entre leurs désirs de réussite et leurs principes esthétiques. Dans un ouvrage paru en 2010, Michel Brix voyait dans Flaubert l’Attila du roman : parions qu’un pareil surnom n’aurait pas déplu à Baudelaire…

Thierry Poyet

Antoine Compagnon, Baudelaire l’irréductible, Flammarion, octobre 2014, 335 p.-, 24€

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