Thierry Maulnier, le nonchalant lucide

C’est une belle initiative qu’ont eue les éditions Perrin de rééditer, quelque vingt ans après sa parution initiale chez Julliard, la biographie de Thierry Maulnier signée Etienne de Montety. S’il ne fut pas un auteur de premier plan et s’il risque d’être encore longtemps relégué en son purgatoire, Maulnier incarne bel et bien le type du « libéral conservateur » à la française, doté d’un esprit critique qui pouvait s’avérer rude en ses jugements tout en demeurant flexibles dans ses prises de position.

Est-ce de son passage à Normale Sup’ que Jacques Talagrand, qui deviendra Thierry Maulnier, gardera tout au long de sa vie un indéniable « esprit d’irrévérence » ? Ce qui est sûr, c’est que ses premières manifestations de dissidence intellectuelle se signalent par les canulars élaborés que le potache aimait jouer à ses professeurs ou ses camarades…

D’une ambiance comparable à celle qui règne dans le roman Les Copains de Jules Romains, Maulnier passe à l’immersion dans les débats et les remous qui marquèrent la génération des non-conformistes des années 30. Il trouvera alors dans le journalisme et le théâtre deux voies d’expression privilégiées d’une pensée au large spectre, qui semble faire sans cesse le grand écart entre réaction directe à l’actualité et réflexion sur le tragique de la condition humaine. 

Maulnier fut moins l’homme d’une œuvre que de formules, expressions de sa rigueur morale et de ses exigences intellectuelles. Ainsi, du temps où il fréquente la nébuleuse de la Jeune Droite et de ses revues éphémères, il ramasse en quelques mots l’état d’esprit qui les anime, lui et ses camarades : « Nous sommes las de ce qui n’est pas éternel. » Quelques années plus tard, portant à bout de bras avec Maxence et Blanchot le projet du journal qu’il baptise L’Insurgé, il en résume le programme ainsi : « L’avenir, on ne l’espère pas, on le fait. » Au soir de sa vie, revenu de bien des désillusions, il constate, lapidaire : « Nous avons besoin d’un sens, non le monde. »

Les lecteurs en attente de pages passionnelles reprocheront peut-être à Montety de restituer, sans esbroufe ni tapage, les querelles qui déchirèrent la France, depuis les émeutes du 6 février 34 à la question de l’Algérie française. Autant de polémiques où l’indolent Maulnier vient mettre son grain de sel, en osant se dresser contre les mandarins les plus révérés – au rang desquels Sartre figure en première position.

Professant une admiration sans faille envers les maîtres qu’il s’est choisis – Racine, Nietzsche, Descartes, Pascal – Maulnier sera une voix originale, volontiers discordante, dans le concert du camp de la réaction. Déjà du temps où, signant dans L’Action française et dans d’autres journaux des articles sur les opérations militaires, qui déroutaient les censeurs par les circonvolutions de leur prose raffinée, Maulnier s’était vu affubler du surnom de « l’Anguille ». Après-guerre, on le verra soutenir des positions atypiques, parfois par pur calcul stratégique. Ainsi prendra-t-il le parti des époux Rosenberg, moins par compassion envers le couple accusé d’espionnage que pour éviter d’avoir à offrir à la Russie stalinienne l’occasion de se prévaloir de martyrs.

Maulnier fut un adversaire de tous les dogmatismes mortifères : il rejeta avec dégoût le fascisme et combattit le communisme à face de méduse. À cet égard, s’il pouvait se permettre d’être si farouchement anti-marxiste, c’était pour être un très fin connaisseur de l’œuvre de Marx et en somme le premier de ceux que l’on appellera ensuite, par un savant distinguo, les « marxiens ». Sa critique constante de la démocratie tient surtout au fait qu’il estime que ce régime n’est souvent qu’un masque dont se pare le capitalisme, troisième idéologie dangereuse au milieu des deux extrêmes, et qui peut annihiler l’homme en le réduisant à sa simple dimension quantitative.

Il se rencontre ainsi dans les essais littéraires ou politiques de Maulnier des intuitions, des visions, des analyses, qui valent encore aujourd’hui leur pesant d’or. Hélas, le constat que dresse Montety à propos des Vaches sacrées, dernier archipel laissé en friche par Maulnier, sonne juste : dans ces pages d’aphorismes denses fourmillent « des centaines d’idées auxquelles il manque une structure pour prendre toute leur valeur. » Le bilan intellectuel est certes mitigé, voire faible, toutefois il se voit compensé par le bilan humain. Maulnier apparaît au final, grâce à la plume subtile et précise de Montety, comme un être émouvant de complexité, sympathique en diable avec son habitude de boucler ses articles en dernière minute et avec brio, sa distraction légendaire qui lui fait oublier son épée le jour solennel de son intronisation sous la Coupole, son ironie mordante bien que jamais gratuitement méchante, son sens profond de l’amitié.  

Maulnier s’éloigne donc, à regret, car cet homme là aurait pu marquer plus profondément son siècle, qui sait même ?, en infléchir un peu le cours funeste. Il semble sourire et hausser les épaules, en prononçant cette phrase qu’il répétait souvent dans ses derniers moments : « Par nonchalance, j’ai perdu beaucoup de temps. »

Frédéric SAENEN


Etienne de Montety, Thierry Maulnier, Editions Perrin, Collection « Tempus » n° 498, 460 pp., 10 €.

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