Alain Bonnand, Damas en hiver : rendre le monde moins lourd

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Alain Bonnand est un écrivain alternatif. Quand bon lui semble et uniquement quand l’inspiration lui vient, il reprend la plume. Son dernier livre est, selon la formule, une petite merveille de légèreté dans un monde de brutes. Installé provisoirement à Damas avec sa femme – en poste dans cette ville –, ses quatre enfants et le chat Lewis, le voilà qui approfondit sa connaissance du Proche-Orient (relire à ce sujet Le testament syrien, Ecriture, 2013). Après avoir habité Amman, le voilà en Syrie.

 

Les deux cent trente-huit colis ne sont pas encore parvenus à leur destinataire : la famille Bonnand campe dans un grand appartement du quartier affreusement résidentiel de Malki. L’auteur cherche à se meubler. Dans une boutique d’antiquaire qui lui rappelle celle visitée par Katherine Hepburn dans Summertime, il fait la connaissance de la propriétaire, Maïssa, femme admirable qui a passé – sinon gâché – vingt-sept années de sa vie dans un premier mariage, et qui a liquidé le second après un mois de rodage. Après avoir été subjugué par elle, il lui achète un coffre pour meubler le vide de ses pénates et justifier sa rencontre. Alain Bonnand aime toujours autant les femmes et ne manque jamais de s’émerveiller devant l’épiphanie que chacune d’elles constitue. Chez son boucher, qui lui détaille les escalopes et lui enseigne l’arabe deux heures par semaine, notre homme croise une femme en foulard et s’interroge devant cette grâce qui lui échoit : Que peut-on faire dans la vie pour avoir la paix quand on a ces yeux-là ? Longtemps il se souvient de ce regard plein d’intelligence et songe au paradis terrestre : Ce serait cela : croiser à Damas, quartier Malki, trois ou quatre fois par mois une femme aux yeux gris qui fait ses courses à pied. D’ailleurs les femmes, remarque Bonnand, à Damas n’ont pas du tout les yeux dans leur poche. Elles regarderaient même les hommes un peu plus qu’ils ne les regardent elles. Ce sont elles, après Allah, qui tiennent le monde ou ce coin de la Syrie.

 

Mine de rien, et sans y toucher vraiment, baguenaudant entre ses lectures – Loin des blondes de Thomas Raucat (1928), dont votre serviteur était persuadé qu’il n’avait écrit que L’Honorable partie de campagne (1924) –, la cuisine au fenouil et la musique  – guitare, oud et darbouka – jouée fenêtres ouvertes par ses enfants, c’est un monde en fin de course et très heureux que Bonnand détaille. La guerre menée par Bachar el-Assad contre son peuple n’a pas encore sonné. La douceur environne la capitale syrienne : n’étaient les étourneaux qui bombardent la blouse grise des marchands, il n’y aurait à craindre de l’avenir que ses propres enfants quand  ils décident de vous lâcher la main. La Syrie est un magnifique pays, que la famille Bonnand visite en prenant son temps, au gré des lignes de chemin de fer : le train en Syrie, c’est l’avion – première classe, façon Air France –, écrit ce voyageur à l’ancienne muni du Baedeker lui recommandant les curiosités – l’église de Mouchabbak, basilique du Vème siècle, par exemple. Vingt-cinq kilomètres plus loin, les Bonnand traversent les souks d’Alep, s’écartant de la sinistre place où cinq pendus vont passer sur l’autre rive. Ils ont commis collectivement vingt-sept assassinats, mais tout de même… 

 

Le bonheur est là, sous nos yeux, loin des scènes de violence que nous servira la télévision dans quelque temps : un peuple aux prises avec les frappes du tyran. De temps à autre, Bonnand remet les pieds à Reims, où il habite au long cours une  tranquille existence. Il y poste à cette mystérieuse Alexandrine ses lettres – le livre en cours d’écriture –, où il évoque le plaisir des allers-retours : Le bonheur de toucher en avion l’orient à six heures du soir. Plaisir de retrouver les siens – Damascènes –, qui l’ont si bien accueilli. Et puis, peut-être enfin, rendre visite au cimetière à Nizar Qabbani, poète mort en 1998, qui écrivit ceci à une femme – Bonnand aurait pu en faire autant – : Je n’ai pas le pouvoir de t’enseigner la moindre chose, car tes seins constituent deux encyclopédies. Une fois de plus Alain Bonnand cherche à caresser son lecteur et à rendre moins lourd un monde où le sérieux a souvent le poids des pierres tombales…

 

Frédéric Chef

 

Alain Bonnand, Damas en hiver, Lemieux éditeur, août 2016, 136 pages, 14 €    
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