Paris dans une bouteille : Les Troquets de Jacques Yonnet

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Le Parisien pur sang ou d’adoption, le touriste le mieux inspiré, le flâneur des deux rives pousse parfois la porte, histoire de boire un gorgeon, de bistrots qui portent ces noms évocateurs d’une Auvergne en diaspora : La Margeride, Au bougnat, La Cabrette, Les Volcans et autres Plomb du Cantal. Avec un peu d’imagination et quelques petites côtes tempérées derrière la cravate, ce piéton de Paris, s’il est inspiré, entend la légende des siècles, dont ces comptoirs de zinc sont les dépositaires…

 

Un éditeur parisien, L’Echappée, a eu l’excellente idée, pour nous encourager à reprendre la route des bistrots, de regrouper les chroniques de Jacques Yonnet (1915-1974), parues entre 1961 et 1974 dans L’Auvergnat de Paris, le journal des émigrants du Massif central. C’est un régal de marcher dans les pas de ce Villon d’aujourd’hui, ce Rétif de la Bretonne d’avant-hier. Jacques Yonnet ? En 1935 ce vagabond céleste met la main sur un plan de Paris datant de 1600 et quelques, où la rue Zacharie – déformation de sac-à-lie – est désignée sous le nom de Witchcraft Street : rue des Maléfices. Voilà qui fera le titre d’un traité de sorcellerie moderne – paru d’abord avec la mention Enchantements sur Paris, Denoël, 1954 –, que s’arracheront à sa sortie Queneau, Audiberti, Prévert, Béalu ou Seignolle, qui trouvent en lui le compagnon idéal de leurs promenades à travers les siècles. Yonnet évoque les clochards, chiffonniers, rebouteux, bistrotiers, gitans, traîne-savates et autres hurluberlus, oiseaux de nuits qu’il a rencontrés place Maubert, aux Halles ou encore non loin du Pont-au-Double. Paris est encore dans Paris et le vin rouge qui suinte des murs lépreux est encore le « lait des vieillards », dont s’abreuve son ami Robert Giraud, l’auteur du Vin des rues (réédition Stock, 2009), et toute la gueusaille insolente et cynique, ivrognarde, chapardeuse.

 

Le fantastique social cher à Mac Orlan, qui se développe entre les pavés comme des petits brins de mauvaise herbe, y prolonge les visions de Nerval, les errances de Baudelaire dans ce vieux Paris qui « change, plus vite, hélas que le cœur d’un mortel ». Rééditée par Phébus en 1987, cette bible n’a rien perdu de sa puissance évocatrice d’un monde hallucinant, cette faune médiévale posée sur les bas-fonds avant qu’elle ne disparaisse sous la bêtise bétonnière et les spéculations diverses des années 1970.       

 

Les Troquets de Paris prolonge le plaisir des aficionados de Yonnet, en parcourant tous les quartiers de Paris ou presque avec l’amitié bonne conseillère des patrons de bistrots qui servent de camps de base ou de refuges de l’aventure, et du principe des récits enchâssés des Contes des Mille et une Nuits. On pourrait dresser une carte de la ville-mystère, des courants qui remuent ses fibres les plus secrètes. Alors nous sera révélé le monde insolite de tous ceux dont l’apport, bien qu’essentiel, n’intervient qu’indirectement dans la vie de la cité. Cela va du banal non-conformiste au hors-la-loi farouche, du détraqué au réprouvé, du doux maniaque au plus inquiétant des visionnaires. Voilà pour la façon de voir et d’écrire la Ville avec les compagnons d’infortune pour guides, dans la plus pure tradition orale.

 

Yonnet se laisse porter d’un lieul à souppe à une oberge mesritoire pour goûter les charmes profonds de l’infra-ville. En quelque sorte, il fait sienne la devise d’Eluard en perçant les secrets du visible : Il y a un autre monde, mais il est dans celui-là. Et l’on entreprend alors un voyage extraordinaire à travers le Paris à peine dissimulé sous le formica et le plexiglas : des dizaines d’anecdotes singulières tapissent ce recueil,  où l’on reparle du Club des Hachichins de Théophile Gautier, de la Commune de Paris portée par Jules Vallès, ou encore de la profanation de la Vierge – rue aux Ours, le 3 juillet 1418. On croise des trappeurs chassant le rat du côté de l’hôpital Cochin, des ribaudes épilées rue du Pélican ou encore des buveurs de guinguet, cette piquette bon marché, au-delà des barrières. Et puis, l’on s’attable Au Rendez-vous des Chauffeurs, Au Vieux Chêne, Chez Louis-Pomeyrol, Au café de Nesle, Au tabac d’Aligre, Au Père Tranquille, à moins que ce ne soit Au Chalet de la Butte. La plupart de ces bonnes adresses du temps jadis ont disparu, mais leurs maléfices se distillent encore. Plus qu’un livre, Les Troquets de Paris est une odyssée. Comme l’écrivait Isidore Ducasse dans ses Chants de Maldoror : Allez-y voir vous-mêmes si vous ne voulez pas me croire !       

 

Frédéric Chef

 

Jacques Yonnet, Troquets de Paris, dessins de l’auteur, L’Echappée, coll. « Lampe-tempête », octobre 2016, 368 pages, 22 €

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