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Extrait rentrée littéraire janvier 2017

François Léotard et Patrick Wajsman. Extrait de : Paroles d’immortels

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> Extrait de l’avant-propos de Jean-Denis Bredin de l’Académie française

 

Pourquoi est-il vert, cet habit, « un vert savant, pédagogique, acide et rigide, un vert de portefeuille et d’abat-jour, de drap de bureau et de reliure des dictionnaires » ? « Parce que aucune autre couleur n’eût convenu » nous explique Henri Lavedan. « Le rouge était d’une humeur violente et guerrière », le violet « trop d’Église », le blanc « trop salissant », le bleu réservé « aux dames porteuses de bas de cette même nuance ». Faut-il le faire confectionner, par un petit faiseur ou par un spécialiste, ou encore en chercher un « d’occasion » ? Cet habit, il accompagnera le nouvel élu sa vie entière. Il passera l’essentiel de son temps dans une armoire, où il vieillira lui aussi. L’ennui est que, avec le temps, l’académicien risque de s’épaissir, de se déformer. Cet habit qui ne lui va plus, faut-il qu’il tente encore de le porter ? Un jour, peut-être, on couchera ce costume sur le cercueil, ou dans le cercueil. L’Habit vert, nous suggérait Henri Lavedan, parlera peut-être, tout bas, à celui qui n’est plus : « Toi que j’étreins de mes bras vides, corps familier que j’aimais, pour qui j’avais été fait tout exprès, dont je garde la forme... réponds-moi, pourquoi t’en vas-tu avant même de m’avoir usé ? »


L’épée est le second obstacle, plus aisé à franchir. Le plus souvent un comité d’amis se constitue pour offrir au nouvel élu une épée dont il a confié l’exécution à un habile ciseleur, et dont le pommeau sera chargé de ses symboles préférés, à moins qu’il ne préfère acheter une épée d’occasion, celle d’un académicien disparu dont l’épée ne serait plus une pieuse relique, rien qu’un objet précieux dans une jolie brocante. La cérémonie rituelle de « remise de l’épée », offerte, en un lieu agréablement choisi, par un confrère ami entouré d’un public familier, faite de deux ou trois discours et d’un buffet vite envahi, annonce et préfigure la grande épreuve, ce jour où viendra la réception...


Étrange coutume ! Huit jours avant la fameuse séance sous la Coupole, une « commission de lecture » se réunit pour prendre connaissance des deux discours qui seront lus publiquement, le discours du nouveau venu et le discours de l’académicien qui le recevra. Dans une petite salle, quelques membres de l’Académie, assis autour d’un tapis vert, écoutent la lecture avec attention, avec sympathie, regardant discrètement leur montre. Est-ce une répétition générale ? Une survivance rituelle de la censure que pouvait autrefois exercer le « Protecteur » de l’Académie ? L’éloge de Chénier, rédigé par Chateaubriand, que ce livre nous permet de lire, l’éloge de la liberté qu’avait composé Chateaubriand en cette occasion, sa critique peu dissimulée du gouvernement impérial déplurent à l’Empereur qui se fâcha : on sait que le dis- cours ne fut pas prononcé. Émile Ollivier, élu sous le Second Empire mais reçu après la chute de ce régime, crut devoir exprimer sa gratitude envers le souverain déchu ; la commission voulut qu’Émile Ollivier supprimât cet hommage, il s’y refusa, et l’éloge de Lamartine à qui il succédait ne fut jamais prononcé. Clemenceau ne voulut pas faire l’éloge de son prédécesseur, Émile Faguet, malgré la vive insistance de la commission de lecture. Ce ne sont que de rares exemples. Le plus souvent les membres de la commission multiplient les compliments sur les deux discours admirables qu’ils ont entendus, ils y ajoutent parfois quelques timides suggestions de style, agréablement enveloppées. Après quoi, l’académicien, qui vient de passer avec succès son ultime examen, est admis en séance, il traverse le « corridor des bustes », il pénètre dans le sanctuaire, il est conduit à son fauteuil par ses deux « parrains » tandis que se lèvent tous ses confrères. Au passage, il s’arrête un instant devant le bureau de la Compagnie, et s’incline devant le Directeur. « Monsieur, lui dit solennellement le Directeur, soyez le bienvenu parmi nous, et veuillez participer à nos travaux. » Nulle réponse ne doit être faite. La Compagnie passe aux travaux du Dictionnaire, plus précisément à l’étude du mot retenu par l’Académie en l’honneur du nouveau venu, qui se taira dans cette discussion qu’il découvre. Le voici assis à son fauteuil, tout à fait immortel. Il ne lui reste qu’à subir, le prochain jeudi, l’épreuve de la réception sous la Coupole, dernière scène du dernier acte.


« Il s’agit d’un grand jour, nous a raconté le duc de Castries, l’un des plus importants de la vie après la première communion et le mariage. » Faudrait-il ajouter « avant l’enterrement » ? « Ces deux heures, ajoute le duc de Castries, où le public aura les yeux fixés sur vous, enfin ceux que l’ennui n’endort pas, se présentent comme le suprême salaire d’une vie de travail et d’efforts... » En même temps que sonne l’horloge, car « l’exactitude est une forme de la politesse académique », les académiciens pénètrent sous la Coupole, tandis que s’entendent les roulements de tambour – ceux-là mêmes qui, un temps, ont accompagné les exécutions capitales –, et que se lèvent les invités, affectueux, déférents ou curieux. Le récipiendaire, conduit par ses deux parrains, s’avance jusqu’au petit pupitre d’où il devra, debout, parlant à un micro placé devant lui, prononcer son remerciement. Le Chancelier, le Directeur et le Secrétaire perpétuel montent jusqu’au bureau qui trône au milieu de cette salle fameuse. Quand le silence est revenu, que tous sont installés, le président de séance prononce les mots rituels : « La séance est ouverte ; la parole est à Monsieur X pour la lecture de son remerciement. » Le nouvel élu, qui tient son discours à la main, gêné par son micro, par son épée, par son costume, commence à lire ce texte auquel il a tant travaillé, « cette variété académique de l’oraison funèbre ». Vient l’ennui, ou l’attention vraie, ou l’enthousiasme contenu, tandis que l’orateur poursuit implacablement sa lecture. Achevée l’heure à laquelle il a droit, il se rassiéra modestement tandis qu’éclateront les applaudissements, les applaudissements d’usage, courtois et courts, ou les applaudissements passionnés signifiant le succès d’un très beau discours. Alors le Directeur commencera sa réponse, portrait du nouveau venu, tracé avec une confraternelle bienveillance ou hérissé de pointes, de critiques joliment enveloppées, à moins que l’orateur ne trouve dans cette vie qu’il évoque prétexte à disserter sur d’autres thèmes. De nouveau viendront, passé le temps rituel, fini le discours, les applaudissements. « La séance est levée ! » Les voilà tous debout, orateurs, académiciens en uniforme ou en civil, invités heureux ou déçus, soucieux de serrer des mains, de féliciter les héros de cette belle journée, de s’en aller vite, ou de se rendre là où tous se retrouveront pour converser et prendre ensemble champagne et petits-fours. Oui, ce fut une belle réception ! Quels admirables dis cours... ou quel pesant ennui ! Quel talent ! Quel ridicule ! Voici le héros du jour rentré chez lui. Il lui faut retirer son habit, ce qui n’est décidément pas simple, trouver une place pour cette encombrante épée. A-t-il été excellent comme il l’est d’ordinaire, ou par malheur médiocre ? Qu’eût-il dû faire pour les séduire tous ? Demain il lira les journaux, les rares journaux qui parleront de cette fameuse séance, de cet inoubliable discours...

 

© Jean Picollec 2017

© Photo : DR

 

Quatrième de couverture >
Depuis 1640, chaque nouvel élu prononce, lors de son entrée sous la Coupole, un discours suivi de celui de l’académicien qui le reçoit. En tout, il s’en est prononcé plus de sept cents. François Léotard et Patrick Wajsman ont eu la curiosité de les lire. Ils ont choisi ceux qui leur paraissaient les plus brillants. Quarante discours constituent cette anthologie originale, véritable célébration de la beauté de la langue et du « génie français ». Quarante discours, puisque l’Académie compte quarante immortels.

Les personnages qui se côtoient ici viennent des époques et des horizons les plus divers : Corneille et René Clair se retrouvent voisins, Voltaire devise avec Paul Valéry... Et chacun rivalise de talent pour réussir son entrée au sein de l’auguste assemblée du quai Conti.

Ce recueil a été composé pour séduire plusieurs générations : il sera intéressant de comparer, en passant de l’un à l’autre, le panache de Rostand, le feu de Victor Hugo, la profondeur de Montherlant et l’humour de Marcel Achard. Les discours sont précédés d’une présentation – piquante et truffée d’anecdotes – qui retrace à grands traits l’histoire de chaque auteur.

Voici, offert au grand public, un trésor de la culture française.

 

Né le 26 mars 1942 à Cannes, François Léotard est connu à la fois pour son engagement public et pour son travail d’écriture.

Né le 19 octobre 1946 à Boulogne- Billancourt, Patrick Wajsman est connu en tant qu’universitaire, expert en relations internationales et éditorialiste (il entre au Figaro, avec ce titre, à trente et un ans). Il est aujourd’hui le directeur de l’influente revue Politique Internationale qu’il a créée en 1978 et où s’expriment tous les « Grands » de la planète.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

François Léotard et Patrick Wajsman, avec la collaboration de Colette Piat, Paroles d’immortels, janvier 2017, 486 pages, 23 €

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