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Extrait rentrée littéraire janvier 2017

Patrick Besson. Extrait de : Cap Kalafatis

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EXTRAIT >

 

L’homme qui marche sur la plage de Kalafatis, île de Mykonos, est-il le même qui, vingt-cinq ans plus tôt, était allongé sur le sable avec Barbara ? Oui. Et non. Personne n’a jamais appelé un livre Oui et non. C’est pourtant la bonne réponse à beaucoup de questions.

Il regarde la baie grecque et s’y retrouve. Le premier jour, la jeune femme ne l’a pas vu arriver sur son vélomoteur de location. Elle a le nez dans sa serviette de bain, écoutant le soleil grésiller sur ses épaules. Seulement vêtue de ce slip de bain échancré dit « brésilien ». Parce qu’il invitait au sexe ou parce qu’il avait été conçu au Brésil sexuel ? Barbara se met sur le dos et ouvre les yeux. Nicolas a le même âge qu’elle : vingt-trois ans. Il sourit, pas elle. Il continue de marcher. Puis s’arrête, revient sur ses pas. Il demande s’il peut s’asseoir.

— Oui, dit Barbara. À l’autre bout de la plage.

L’étudiant – quatrième année de Sciences politiques, section Affaires publiques – dit que la plage est longue.

— Justement, dit la jeune fille aux seins nus.

Aujourd’hui, pense l’homme de quarante-huit ans, les femmes cachent leurs seins sur les plages, peut-être parce qu’ils ont pris de la valeur, leur ayant coûté cher en chirurgie.

— Je ne vous plais pas ? demande Nicolas, qui a l’habitude de plaire car il est beau, pas aussi beau que Barbara mais presque.

— Je suis en vacances.

— Nulle intention de vous faire travailler.

Du doigt, il montre un endroit non encore habité, carré de sable propice à l’accueil d’un jeune voyageur solitaire, à cinq ou six mètres de Barbara.

— Là, ça ira ?

— Trop près.

Nicolas est sensible à l’ironie juvénile et solaire de ce court jugement. Il fait quelques pas. La plage est presque vide, on est début avril. Moins de baigneurs que de véliplanchistes, venus exprès en mer Égée pour le vent, le notos qui fait tourner les ailes des moulins dans le cercle cycladique.

— Non. Marchez, je vous dirai stop.

Le jeune homme marche, lentement, sans que Barbara lui dise stop. Au bout d’un moment, elle se recouche sur le dos. Il s’assoit. Barbara, n’entendant plus ses pas, se redresse.

— Je n’ai pas dit stop.

— Je suis trop près ?

— Non, si vous vous taisez.

— Parisienne ?

— Qu’est-ce que je viens de dire ?

— Pardon.

Silence dans lequel leurs deux âmes compliquées s’engouffrent. Nicolas regarde le ciel de leur jeunesse. Barbara boit le soleil dans le grand verre de sa bouche.

— Parisienne d’adoption, finit-elle par répondre.

— Les gens qui aiment Paris, ce sont les gens qui en ont rêvé, et donc qui n’y sont pas nés.

— Je n’aime pas Paris. Et le prouve.

Elle se recouche, offrant ses seins nus au regard de Nicolas qui choisit de regarder ailleurs, pour essayer d’attirer l’attention de la jeune femme. Il n’a pas oublié, vingt-cinq ans après, ce regard détourné. Les vieux se souviennent de ce qu’ils n’ont pas vu, mais les morts revoient-ils ce qu’ils ont vécu ?

— Quand on pense au temps que ça a pris pour que les filles enlèvent le haut de leur maillot de bain sur les plages, dit Nicolas. J’espère que, pour le bas, ce sera moins long.

— Vous n’avez pas de chance : hier, j’avais enlevé ma culotte.

— Il y a une plage de nudistes à Mykonos.

— Allez-y.

— Il n’y a que des hommes.

— Vous êtes un homme.

— Je me comprends.

— Si c’est une femme que vous cherchez, il ne fallait pas venir à Mykonos.

— Il y a des femmes à Mykonos. La preuve : vous.

— Je suis la seule.

— Ça tombe bien : je suis monogame.

— Hélas, vous n’êtes pas le premier sur la liste.

— Il y en a combien avant moi ?

— Un.

— C’est jouable.

— Non.

— Je jouerai quand même.

Quand elle remettra le haut de son maillot de bain, il comprendra qu’il lui plaît, ou du moins qu’elle le prend en considération, tandis que sa poitrine nue était le signe qu’elle le tenait pour une entité négligeable, à peine un être humain, en tout cas pas un homme. Elle lui demande s’il est un hippie, il n’en a pourtant pas l’air. En 1991, il y a encore des hippies, mais ce sont les derniers. Le plus beau slogan du monde – Peace and Love – a disparu, remplacé partout par celui de La Guerre des étoiles : May the Force be with you. La force à la place de la paix et de l’amour : annonce de tant de guerres (Yougoslavie, Rwanda, Afghanistan, Irak, Syrie, Somalie, etc.).

— Fils de hippie, rectifie Nicolas. Né à Bhatgaon, Népal.

De la poche revolver de son short, il sort son passeport bleu, car celui-ci est français, pas encore européen. Il l’ouvre à la page de la photo. C’était la deuxième ou la troisième ? Il ne se souvient plus, tandis qu’il marche au bord de l’eau dans son passé. Mais il se rappelle avoir dit à Barbara :

— C’est marqué sur mon passeport.

— Qui a dit que je ne vous croyais pas ?

— Beaucoup de gens ne me croient pas.

— Je ne suis pas beaucoup de gens.

— Quand je suis né, j’étais squelettique. Un petit Népalais. Paraît que mes parents se droguaient trop. Ma grand-mère est venue me chercher à Bhatgaon.

Il sourit, le visage recouvert de la buée du temps.

— Mamie au Népal... Elle m’a ramené en France. Où j’ai reçu une excellente éducation. Ainsi que le prouve la façon correcte dont je suis en train de vous draguer. Et inefficace.

— Que sont devenus vos parents ?

— Morts l’année d’après.

— Overdose ?

— Accident de train dans le nord de l’Inde. En Inde, il y a tellement de monde, les conducteurs de train ne font pas attention. Qu’est-ce que c’est pour eux cinq cents morts ? Mille morts ? En une minute – que dis-je une minute, une seconde –, il y a le double d’enfants qui naissent. Si un jour vous allez en Inde, ne prenez pas le train.

— Je déteste les pays pauvres.

Barbara a dit cette phrase avec un air absent, presque doux. Nicolas se souvient d’avoir pensé alors qu’il ne pourrait jamais aimer une personne capable d’une parole pareille, mais il l’a aimée quand même, peut-être n’a-t-il aimé qu’elle.

— C’est pourtant dans les pays pauvres que les gens sont le plus aimables, dit-il.

— Le pays où les gens sont le plus aimables, c’est Monaco.

— Pourquoi êtes-vous venue en Grèce ?

— Pour bronzer.

— On ne bronze pas à Monaco ?

— On n’a pas le temps : trop de gens aimables à voir.

— On se baigne ?

— Oui.Il se déshabille pendant qu’elle se lève, déployant comme un drapeau sa silhouette flagrante. Ce jour-là, elle est une des plus belles femmes du monde grec. Nicolas se dilue dans son propre regard sur elle et il a du mal à la suivre jusqu’à la mer, comme si ses pieds étaient devenus du caoutchouc, on dirait des pneus. Elle trempe un orteil dans l’eau, le retire aussitôt.

— Hou là.

— Elle est froide ?

— Glacée. Je n’y vais pas. Bronchite chronique depuis l’âge de deux ans et demi. Aucun système de défense ORL. D’un autre côté, cette mer est si bleue.

— C’est la mer Égée.

— Tant pis, j’y vais.

— Je vous frotterai avec votre serviette quand on reviendra.

— Ah oui ?

Le sourire de Barbara, plein et lumineux, d’une perfidie enfantine. Qui s’efface quand une voix grave, grasse, menaçante, s’élève dans le dos de Nicolas, la voix d’un homme qui a souffert et fait souffrir :

— Que fais-tu, Barbara ?

Nicolas se retourne : en face de lui, un type lourd, carré et rond à la fois, un carré mou ou un rond cassé, d’une cinquantaine d’années, en tenue de véliplanchiste, portant sa planche et sa voile qu’il dépose – avec un han de fatigue – près des affaires de Barbara.

— Que fais-tu ? répète le véliplanchiste aux tempes grises à la jeune femme.

— Je me baigne.

— Tu as vu la température de l’eau ? Je n’ai pas envie de t’entendre tousser toute la nuit.

— Je ne tousserai pas.

— Va à l’hôtel : l’eau de la piscine a trois degrés de plus.

 

© Grasset 2017

© Photo : JF Paga

 

 

Quatrième de couverture > Une plage déserte au début du printemps : paradis des véliplanchistes et des amants égarés. Barbara et José sont un couple d'amoureux en cavale. Ils fuient leur passé. Elle, ses études et sa famille. Lui, ses boutiques de vêtements et son âge : il a trente ans de plus qu'elle. À Cap Kalafatis, île de Mykonos, ils rencontreront un jeune étudiant qui deviendra, pour quelques jours, leur miroir, leur jouet et, peut-être, leur sauveur. Dans ce huis-clos au soleil, l'auteur installe, avec son art de la litote teinté d'ironie, un climat mi-pinterien, mi-hitchcockien qui inquiétera et envoûtera le lecteur.

 

Né le 1er juin 1956 à Paris, Patrick Besson a reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française pour Dara et le prix Renaudot – dont il est devenu membre du jury en 2003 – pour Les Braban. Il est chroniqueur au Point. Cap Kalafatis est son trente-cinquième roman.  

 

Pages choisies par Anncik Geille

 

Patrick Besson, Cap Kalafatis, Grasset, janvier 2017, 128 pages, 15 €

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