Les meilleurs extraits de la rentrée littéraire de septembre 2017 sélectionnés par Annick Geille.

Daniel Rondeau. Extrait de : Mécaniques du chaos

EXTRAITS >

Musée archéologique, Le Caire, Égypte

Un jour d’octobre, à la fin des années 60, un Anglais aux allures d’adolescent a poussé la porte de mon bureau. L’après-midi était déjà bien entamé, le musée fermé depuis longtemps, j’étais seul avec les gardiens et je me préparais à partir. Bruce (je n’avais pas compris son nom quand il s’était présenté) venait d’abandonner son travail chez Sotheby’s pour des études d’archéologie à Édimbourg.

« Je me demande si je n’ai pas fait une erreur en retournant à l’université, à mon âge, me dit-il...

— Pourquoi une erreur ?

— Vous n’êtes pas dépressif ? Ni suicidaire ?

— Je n’ai pas l’impression, mais je ne vois pas le rapport.

— Tellement d’archéologues veulent nous entraîner dans leur tombe. Je me demande s’il n’existe pas une malédiction. Vous avez de la chance d’être ici, au milieu de ces momies. Mon horizon, moi, c’est l’Angleterre romaine, l’intérieur du limes. Déprimant. Je me sens en prison. »

Bruce m’expliqua qu’il voulait rejoindre le Soudan où il était déjà allé, deux ans auparavant. Un ami journaliste vivant à Barcelone lui avait conseillé de passer me voir. Jeune veuf, je commençais mes études et j’avais déniché assez miraculeusement un stage au Caire. Bruce, plus âgé que moi, me paraissait aussi plus fou. Je l’ai emmené prendre un verre au café Nubien dans un hôtel des bords du Nil.

« Vous avez entendu parler des Béja ? m’a-t-il demandé.

— Jamais.

— Ce sont des nomades du Soudan oriental. Kipling chante leur bravoure.

— Pourquoi vous intéressez-vous à eux ?

— Ils sont exactement ce que nous ne sommes plus. Ces Bédouins ne font rien de leur journée, les hommes passent un temps fou à se coiffer. D’une agressivité guerrière exceptionnelle, first class fighting men, ils n’aspirent à aucun confort matériel.

— Tout cela vous paraît positif ?

— Nous avons égaré le secret de la vie. Eux respirent encore l’air du paradis. Vous connaissez Walt Whitman...

— “Je pourrais m’en retourner vivre avec les animaux...”

— Excellent ! Pour un Français, vous me surprenez. Jésus, notre grand chaman, était né dans une étable, près du bœuf et de l’âne. Le christianisme était alors une histoire de troupeaux, de brebis égarées... »

Avant d’arriver au Caire, moi qui n’avais jamais ouvert la Bible, j’avais acheté un Coran que j’avais lu et annoté.

J’avais pu parler à Bruce de la tradition du voyage dans l’islam et de la pérégrination comme « le djihad dans le chemin de Dieu ».

« Vous avez raison, dit Bruce. Mahomet a dit que personne ne devient prophète sans avoir été berger auparavant. »

Cette nuit-là, j’avais hébergé Bruce dans ma chambre de l’Institut. Il m’avait demandé s’il pourrait donner mon adresse aux amis qui voudraient lui écrire pendant qu’il serait au Soudan. Le lendemain matin, je l’avais accompagné dans les rues du Caire. Il voulait absolument trouver des cartes postales qu’il s’était dépêché d’écrire et de poster. Bruce n’est jamais repassé chercher son courrier. Je ne l’ai jamais revu et le monde a bien changé depuis cette rencontre.

© Grasset 2017

© Photo : JF Paga

 

Quatrième de couverture > Et si la fiction était le meilleur moyen pour raconter un monde où l’argent sale et le terrorisme mènent la danse ? Ils s’appellent Grimaud, Habiba, Bruno, Rifat, Rim, Jeannette, Levent, Emma, Sami, Moussa, Harry. Ce sont nos contemporains. Otages du chaos général, comme nous. Dans un pays à bout de souffle, le nôtre, pressé de liquider à la fois le sacré et l’amour, ils se comportent souvent comme s’ils avaient perdu le secret de la vie. Chacun erre dans son existence comme en étrange pays dans son pays lui-même.

Mécaniques du chaos est un roman polyphonique d’une extraordinaire maîtrise qui se lit comme un thriller. Il nous emporte des capitales de l’Orient compliqué aux friches urbaines d’une France déboussolée, des confins du désert libyen au cœur du pouvoir parisien, dans le mouvement d’une Histoire qui ne s’arrête jamais.

Daniel Rondeau est écrivain. Il a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels des romans (Dans la marche du temps), des portraits de villes méditerranéennes (Tanger, Istanbul, Carthage, Alexandrie), des récits autobiographiques (L’Enthousiasme, Les Vignes de Berlin), des livres d’intervention (Chronique du Liban rebelle).

Pages choisies par Annick Geille

Daniel Rondeau, Mécaniques du chaos, Grasset, août 2017, 464 pages, 22 €

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