Les meilleurs extraits de la rentrée littéraire de septembre 2017 sélectionnés par Annick Geille.

Jean-René Van der Plaetsen. Extrait de : La Nostalgie de l’honneur

EXTRAIT >

Il y a, dans ce roman grave et austère qu’est Le Silence de la mer, sorte de songe pacifiste plein d’une nostalgie rêvée, avec un côté démonstratif, naïf et rousseauiste qui rappelle par moments La Grande Illusion, une scène que je tiens pour l’une des plus belles de la littérature française. Contemplant les reliures des ouvrages rangés avec soin sur les étagères de la bibliothèque qui orne le bureau de ses hôtes contraints par la dramaturgie des événements et la force de la situation, l’officier allemand se lance dans un monologue que personne ne viendra interrompre parce qu’il y a peu de peines et d’humiliations plus attentatoires à l’honneur et à la dignité qu’une occupation de son pays, de son territoire ou de sa maison par un ennemi. Outre qu’elle proclame l’importance que revêtent la littérature et les arts dans l’éducation d’un peuple et l’identité d’une nation, cette scène décrit, mieux que bien des ouvrages en quinze tomes rédigés par de savants historiens, avec appareils statistiques à l’appui et appels de note en bas de page, ce que peut être une occupation vécue de l’intérieur – même lorsque l’on a affaire, comme c’est le cas dans le roman de Vercors, à un gentilhomme. Au fond, la seule occupation que l’on puisse qualifier de réussie parce qu’elle s’est avérée si féconde n’est-elle pas celle de la Gaule par les Romains – mais en était-ce une ?

Si l’on veut bien considérer que la philosophie est allemande, la musique autrichienne et l’opéra italien, alors il faut admettre que la littérature est française. Telle est la thèse implicite que développe Vercors par le truchement de Werner von Ebrennac, ce jeune officier à la jambe aussi raide que la nuque du commandant von Rauffenstein dans le film de Jean Renoir, qui tente en vain de réchauffer une atmosphère glaciale auprès de la cheminée de ses hôtes, et en qui certains lecteurs ont cru voir, du fait de sa vaste culture et de son respect manifeste d’autrui, un portrait d’Ernst Jünger. Certes, chaque pays d’Europe a son grand écrivain, l’Allemagne avec Goethe, l’Angleterre avec Shakespeare, l’Italie avec Dante, l’Espagne avec Cervantès. Mais qui, alors, pour représenter et résumer le génie de la France ? Est-ce Hugo, Balzac, Baudelaire, Proust ou Saint-Simon ? Voltaire, Rabelais, Molière, Ronsard, Dumas ou La Fontaine ? Rimbaud ou Verlaine ? Stendhal ou Chateaubriand ? Gide, Malraux ou Camus ? Derrière chaque lettre de l’alphabet surgissent un, deux, trois grands noms de la littérature, parfois davantage, dont le plus petit dénominateur commun est de s’exprimer en français. J’y vois la preuve que ce peuple possède, en matière de littérature et de poésie, une prédisposition psychologique indéniable et un don artistique incontestable.

Bien que très ancienne, l’intuition de Joachim du Bellay était juste : la France est bien la mère des arts, des armes et des lois. Le poète angevin aurait tout aussi bien pu placer dans son vers les armes avant les arts, la vérité ni la rime n’en auraient été affectées. Cette évidence m’apparut clairement le jour où je tombai par hasard – mais il n’y a jamais de hasard en de telles circonstances – sur un livre d’Arthur Conte intitulé Soldats de France, qui recense ceux de nos compatriotes qui se sont illustrés dans l’art de la guerre. Comme l’on peut s’en douter, je m’empressai de vérifier si le nom de mon grand-père figurait ou non parmi les deux ou trois centaines de noms cités. Oui, il était bien là, et j’en fus soulagé. Comme dans Le Silence de la mer, les noms se bousculaient, venus de toutes les époques de notre histoire, et se pressaient devant le portillon de l’alphabet. Jeanne d’Arc et d’Artagnan, Bayard et Bonaparte, Bernadotte, Bessières, Bigeard et Bugeaud, Clovis, Cambronne et le Grand Condé, Davout, Desaix et Duguay-Trouin, Fayolle et Foch, Gallieni, du Guesclin, Guynemer, Hoche et Kellermann, et ainsi de suite, sans oublier Lannes et Lasalle, Louvois et Lyautey, de Lattre et Leclerc, Marceau, Montcalm, Marmont, Masséna et Murat, Ney et Oudinot, Soult et Suchet, Suffren et Surcouf, Tourville et Turenne, Villars et Vauban, et j’en oublie volontairement. La France a inondé le monde de ces noms qui ruissellent de gloire militaire, comme s’il ne fallait jamais perdre, quel qu’en fût le prix à payer, une occasion de s’illustrer, même sur les théâtres d’opérations les plus obscurs et les plus reculés. Au point que, si l’on devait établir une sorte de balance commerciale de la notoriété internationale, on découvrirait vite que le poids de nos hommes de guerre équivaut largement à celui de nos hommes de lettres.

Au-delà de cette inclination pour la guerre, qui n’a rien à voir, entendons-nous bien, avec la bagarre, la guerre étant un art quand la bagarre est une discussion qui tourne court faute d’arguments convaincants, les Français ont une manière de combattre qui n’appartient qu’à eux. Je me souviens de discussions sans fin avec ce héros de la Royal Air Force (RAF) que fut Peter Townsend autour de la bataille d’Azincourt et de cette question cruciale : le roi Henri V avait-il contrevenu aux lois de la guerre ce jour-là en faisant tirer ses archers sur la noblesse française – ce que les règles de la féodalité et le code de la chevalerie interdisaient – puis en donnant l’ordre d’égorger les chevaliers de Charles VI qui avaient été faits prisonniers ? Une semblable traîtrise n’avait-elle pas été reproduite par les Anglais lors de la bataille de Fontenoy, lorsque les officiers du duc de Cumberland incitèrent les hommes du maréchal de Saxe à tirer les premiers ? La célèbre formule rapportée par Voltaire n’était pas qu’un échange de politesses : à l’époque, on le sait, tirer le premier lors d’un engagement d’infanterie revenait à accepter de combattre avec un handicap presque insurmontable compte tenu du temps nécessaire pour recharger les armes. À chaque fois, mon ami anglais me répondait que nous autres, Français, nous oubliions trop souvent la loi d’airain de la guerre, qui était, selon lui, la recherche à tout prix de l’efficacité afin de parvenir au résultat recherché, pour ne retenir que l’obligation du beau geste, conception chevaleresque et esthétisante, à ses yeux déjà dépassée lors de la guerre de Cent Ans.

Le beau geste, oui, il y a là, c’est certain, un nœud complexe, qui plonge au cœur de ce que nous sommes, et qui tient à la manière française de faire et de raconter la guerre. Dans son acception militaire traditionnelle, le beau geste, c’est, bien sûr, et au premier chef, la résistance des derniers carrés de la Vieille Garde à Waterloo, cette unité composée de quatre régiments, deux à pied et deux à cheval, chasseurs et grenadiers, c’est-à-dire le cœur et les poumons d’une armée digne de ce nom à l’époque, quatre régiments constitués de géants, il fallait mesurer 1,76 mètre au minimum pour en être, et avoir combattu au moins dix ans dans la Grande Armée, « l’élite de l’élite », « la crème de la crème », comme on disait alors, qui n’avait jamais reculé sur aucun champ de bataille, mais il est vrai que Napoléon la gardait toujours en réserve, sauf à Eylau, où, comme lors d’une répétition du drame à venir, il avait été contraint de la sortir de sa manche pour, au final, ne même pas emporter la décision. Cette Vieille Garde, donc, qui accepte, parce qu’il faut bien mourir un jour et qu’il vaut mieux le faire dans la dignité, c’est-à-dire poliment et noblement, c’est aussi simple que cela, et même les soudards ont parfois des intuitions d’ordre esthétique, de couvrir, avec le calme admirable des vieilles troupes, la retraite de son empereur qui avait si bien compris l’ampleur du désastre qu’il cherchait à se faire tuer sur le champ de bataille, au motif que Grouchy n’était pas à l’heure, qu’il avait été trahi par Bourmont, que Ney avait fait faucher sa cavalerie à coups d’assauts absurdes et répétés contre la redoute de La Haye Sainte et, surtout, que la chance l’avait pitoyablement abandonné après l’avoir tant servi. Le mot de Cambronne est un point d’orgue, qui ne dépare pas dans cette symphonie pathétique, qui se joue à guichets fermés devant des dieux indécis jusqu’à la dernière heure, avec, pour compléter ce tableau crépusculaire, entré depuis dans le silence de l’éternité, les grenadiers qui se frisent les moustaches pour mourir en beauté, comme le feraient de vieilles cocottes trop fardées, soudain lâchées par leur amant versatile et dispendieux, mais qui ne songent pas un instant à le lui reprocher parce qu’il entre dans tout cela, malgré les apparences, beaucoup d’amour.

© Grasset 2017

© Photo : JF PAGA

 

Quatrième de couverture > « C’est un fait : notre époque n’a plus le sens de l’honneur. Et c’est pourquoi, ayant perdu le goût de l’audace et du panache, elle est parfois si ennuyeuse. Alors que le cynisme et le scepticisme progressent chaque jour dans les esprits, il m’a semblé nécessaire d’évoquer les hautes figures de quelques hommes que j’ai eu la chance de connaître et de côtoyer. Comme Athos ou Cyrano, c’étaient de très grands seigneurs. Ils avaient sauvé l’honneur de notre pays en 1940. Gaulliste de la première heure, mon grand-père maternel était l’un d’entre eux. Sa vie passée à guerroyer, en Afrique, en Europe ou en Extrême-Orient, pleine de fracas et de combats épiques dont on parle encore aujourd’hui, est l’illustration d’une certaine idée de l’honneur. Qu’aurait-il pensé de notre époque ? Je ne le sais que trop. C’est vers lui que je me tourne naturellement lorsqu’il m’apparaît que mes contemporains manquent par trop d’idéal. Ce héros d’hier pourrait-il, par son exemple, nous inspirer aujourd’hui ? C’est dans cet espoir, en tout cas, que j’ai eu envie, soudain, de revisiter sa grande vie. » J.-R. V.d.P.

Jean-René Van der Plaetsen est directeur délégué de la rédaction du Figaro Magazine. La Nostalgie de l’honneur est son premier livre.

Pages choisies par Annick Geille

Jean-René Van der Plaetsen, La Nostalgie de l’honneur, Grasset, septembre 2017, 240 pages, 19 €

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