Cruauté et bonté chez Proust

À la recherche du temps perdu est un océan de cruauté. En fait, non : plutôt une vaste plaine fluviale, où les ruisseaux d'observations aiguës forment les rivières ironiques, lesquelles fournissent, enfin, ces fleuves de cruauté jubilatoire que tout lecteur de Marcel Proust avale à longs traits gourmands.

 

Peu de bonté, donc. Et pourtant, si, énormément, mais concentrée comme la matière dans les trous noirs : presque invisible, absorbante à un point qu'il devient facile de ne la point voir, et surtout à la première lecture, parce que les jets de lumière perpétuels, fusant de partout, ont pour fonction de maintenir cette bonté dans l'ombre – comme en réserve.

 

On me dira que, contrairement à ce que je viens de dire, la bonté dans cette œuvre est éclatante puisqu'elle s'incarne de manière naturelle dans deux des personnages qui apparaissent dès le narthex : la mère et la grand-mère du narrateur. Mais il me semble que ces deux femmes, cariatides plus que de chair, ne sont pas réellement des personnages de La Recherche ; à aucun moment elles ne nous mèneront vers la résolution finale, qui nous reporte aux premières lignes du roman. Elles sont, presque, des figures de légende, comme le sont les figurines sculptées au porche de Saint-André-des-Champs ; elles sont l'ange souriant de Reims, et, en même temps, les figures tutélaires qui, inconscientes absolument de leur pouvoir, se contentent de régner sans jamais intervenir, exactement comme les personnages bibliques figés dans la pierre, presque impossibles à différencier, méconnaissables du fait du temps qui a passé sur eux.

 

Mais, il y a pourtant, courant dans toute l'œuvre, furtif, pâle, silencieux, s'excusant presque, un personnage qui, à lui seul, et sans presque jamais rien dire, symbolise la bonté la plus pure, l'innocence la plus haute – et c'est Saniette.

 

Saniette est le véritable Agneau de Dieu – c'est-à-dire la version chrétienne du bouc émissaire judaïque ; et je m'étonne que René Girard, dans les différents écrits qu'il a consacré à Proust, notamment dans Mensonge romantique et vérité romanesque, n'ait pas consacré la moindre ligne à ce sacrifié, ni même prononcé son nom. C'est, d'une certaine manière, par lui que Charles Swann se sauve, qu'il échappe à l'enfer dévolu à la plupart des personnages proustiens. Parce que Swann a compris, dès son entrée chez les Verdurin, ce qui s'agitait dans l'âme de ce petit personnage, de ce Crucifié en miniature, invisible au visiteur distrait ou trop pressé, il est d'une certaine manière sauvé, même si pèsera toujours sur lui la condamnation suprême d'avoir préféré le monde (au sens le plus large, et incluant les femmes de chambre ou les cuisinières) à l'art.

 

Saniette est à genoux et tremblant devant les Verdurin (qui ne sont pas les caricatures que l'on peut facilement en faire, mais il faudra y revenir), il est un vrai bouc émissaire, au sens girardien, dans la mesure où l'on sent qu'il accepte d'avance toutes les sentences prononcées contre lui, qu'il y souscrit même. Et que, pour obtenir cette unanimité à laquelle il aspire, il est prêt à se retourner contre Swann, le seul qui ait compris qui il était, mais qu'il piétinerait allègrement – d'une allégresse funèbre – si cela pouvait lui valoir un dernier hochement de tête approbateur de Mme Verdurin, avant le coup de couteau terminal.

 

Didier Goux

4 commentaires

"Saniette" : anagramme de "Sainteté". 


(Trouvé dans un article d'Alberto Beretta Anguissola.)

Tiens, oui, c'est pourtant vrai !

Trop forts, ces Ritals…

C'est aussi l'anagramme d'anisette... Trop forts, ces Marseillais...

Article très bien écrit. Un nouveau roman très réussi sur Proust : Chercher Proust, Michael Uras, LC Editions.