Comment la terre d’Israël fut inventée : Shlomo Sand persiste et signe

Il y a quatre ans, le professeur Shlomo Sand faisait paraître un ouvrage qui le classait parmi les plus éminents représentants de la « nouvelle histoire » de l’état d’Israël, en cela qu’il osait y poser une question aux allures de tabou : « Comment le peuple juif fut-il inventé ? » À une époque où des archéologues et des généticiens se sont emparés du sujet afin d’étayer de preuves scientifiques le récit biblique ou encore de circonscrire les traits biologiques propres à une hypothétique « ethnie juive », le discours de Shlomo Sand dérange. Et comme en général le courage d’un dissident ne se mesure qu’à sa propension à persévérer, voici qu’il revient avec une réflexion sur le territoire d’Israël. Toucher à la Terre sainte ou promise, fouiller le sol après avoir interrogé le sang… Les tenants du projet sioniste verront sans doute là une énième provocation, un impardonnable camouflet même, et il est vrai que l’implication personnelle que Shlomo Sand met à régler cette question submerge quelquefois la tonalité « objective » à laquelle serait censé se cantonner son propos.

 

C’est que l’homme Shlomo Sand (pas le professeur, pas la sommité académique, l’homme) vit dans une indignation permanente, qui se nourrit de souffrances personnelles, éprouvées dans sa jeunesse, mais qu’il ressent toujours de façon aigüe. À sa manière aussi, le chercheur accomplit un devoir de mémoire quand, au lieu d’entamer son essai par des considérations abstraites, il rouvre d’emblée la plaie de son vécu. En effet, nous ne suivons pas d’abord l’intellectuel, mais un jeune soldat qui, en 1967, franchissait pour la première fois de son existence la frontière de son pays et, la trouille au ventre, « pénétr[ait] plus avant sur la Terre d’Israël ». C’est à Jéricho, cité mythique s’il en est, qu’il sera le témoin d’un acte de barbarie, commis par son propre camp sur un vieillard arabe, et qui marquera, tel un baptême, « la ligne de partage des eaux de [sa] vie ».

 

Un événement fondateur, si traumatique soit-il, peut-il conditionner à long terme tout le regard que porte un individu sur sa propre société et sur sa propre identité ? Il faudrait idéalement, pour comprendre la démarche de Shlomo Sand dans la durée, se transporter immédiatement à l’épilogue de son travail. En trente pages, la voix du chroniqueur se mêle à celle du citoyen de Tel-Aviv. Il y raconte notamment la fondation de l’université où il travaille quotidiennement, et qui fut construite sur les lieux mêmes où se tenait jadis le prospère village arabe d’al-Sheikh Muwannis, littéralement vidé de ses habitants et effacé de la carte dès 1948. La micro-histoire prend dès lors une dimension tragique, non dénuée d’ironie cruelle – les deux vont souvent de pair – dans la mesure où « on trouve aujourd’hui sur ces terrains devenus des quartiers d’habitation israéliens huppés, une étrange et exceptionnelle concentration d’agences suprêmes du souvenir : le Musée d’Eretz Israël, le Musée du Palmakh, le Musée israélien du centre Rabin et, bien sûr, la Maison de la Diaspora – Musée du peuple juif. Ces quatre temples de la mémoire ont vocation à entretenir et à illustrer un passé juif, sioniste et israélien ».

 

Ils sont rares, les essayistes qui mettent ainsi leur peau et leur âme sur la table quand il s’agit d’expliquer les prémices de leur démarche. Shlomo Sand l’avoue sans fard : « L’inspiration éthique d’une partie des stratégies narratives que j’ai adoptées trouve son origine dans cet étrange voisinage entre destruction et construction, dans cet insupportable frottement entre un passé escamoté et un présent qui assaille et secoue. » Que l’on soit donc favorable à l’établissement d’Israël sur la terre qui lui appartiendrait depuis la nuit des temps ne doit pas empêcher de lire cette étude avec à l’esprit la certitude que son auteur a œuvré, de l’intérieur de sa conscience comme de l’intérieur du pays dont il dénonce la politique, en homme honnête.

 

Partant de considérations sur l’éclosion du concept de « patrie » en Occident et sur la (quasi) absence de ce terme dans les textes sacrés du judaïsme, Shlomo Sand se consacre à démonter l’argumentaire qui sous-tend l’élaboration de ce qu’il nomme un véritable « mytherritoire ». Ce mot-valise, si choquant qu’il paraisse de prime abord, lui permet de qualifier la superposition d’une aire géographique supposée, reconstituée à partir de récits légendaires, et du projet politique du « foyer juif » conçu par les sionistes à la fin du XIXe siècle.

 

Cristallisation d’une exigence

 

Ce n’est qu’à partir de cette période que se cristallisa l’exigence concrète d’un ancrage territorial d’Israël. Shlomo Sand montre, en s’appuyant sur de nombreuses sources directes hélas souvent disponibles en hébreu seulement, que pendant des siècles, Jérusalem et l’ensemble de la Terre promise figuraient plutôt l’espace idéal de la religion judaïque. Même si elle était pour certains un but de pèlerinages, la Ville sainte apparut avant tout comme une Jérusalem céleste, symbolique, avant que d’être un lieu de culte réel et, plus encore, l’objet d’enjeux géopolitiques.

 

Le chapitre le plus captivant de l’ensemble est peut-être celui intitulé « Vers le sionisme chrétien » où Shlomo Sand envisage l’imprégnation de la Bible dans la culture britannique, depuis l’Angleterre réformée du XVIe siècle jusqu’à la déclaration de Balfour en 1917. Étonnante évocation de ces puritains qui lisaient l’Ancien Testament comme une relation en tous points véridique et chez qui Shlomo Sand voit germer l’esquisse d’une pensée « sioniste » bien avant la lettre. Anachronisme ? Rapprochement abusif ? Ce n’est pas ce qui ressort des vues d’un Lord Shaftesbury, qui exhortait les « fils d’Israël » au retour en Palestine et les percevait comme les « descendants d’une race ancienne qui, après leur conversion future au christianisme, redeviendraient un peuple moderne, allié naturel de la Grande-Bretagne ». C’est d’ailleurs sous l’impulsion de ce même Lord que fut créé le premier consulat britannique à Jérusalem en 1838, marquant le début d’une longue présence et qui sous maints aspects fondera comme « naturelle » l’entreprise proprement coloniale à venir, au mépris total des populations arabes autochtones.

 

Contournement de la Shoah

 

Shlomo Sand laisse également entendre la voix des opposants à l’idée d’un retour en Palestine, aussi bien dans les rangs des juifs éclairés de l’époque des Lumières qu’au sein de la religion judaïque. On apprendra ainsi comment le philosophe Moses Mendelssohn se détournait de la Terre sainte en tant que patrie, préférant s’assimiler à son pays de naissance, ou encore comment le mystique Franz Rosenzweig niait tout lien organique et métaphysique entre sang et sol. En somme, ce refus d’un nécessaire retour au « Pays du cerf » ancestral sera l’un des seuls ponts tendus entre d’une part le judaïsme libéral et d’autre part le judaïsme traditionnel. En effet, combien de juifs orthodoxes se comptent, encore actuellement, parmi les plus vifs réfractaires au sionisme ? Cette tendance puise son origine dans un courant rabbinique opposé au mouvement sabbatéen, du nom de Sabbataï Tzvi, qui se proclama messie d’Israël en 1648. Si les discours de cet illuminé remportèrent un vif succès auprès d’une population juive européenne qui avait à subir les persécutions et les pogroms, ils effrayèrent par contre les rabbins voyant dans cette frénésie de salut un facteur de perturbation au niveau spirituel. L’aliyah comme expérience de rédemption ne fut donc guère encouragé par les traditionnalistes de stricte obédience. On trouvera l’exemple d’un discours s’opposant à l’installation sur le saint lieu dans Les Deux Tables de l’alliance, ouvrage rédigé par Isaiah Halevi Horowitz au début du XVIIe siècle. Ce rabbin, bien qu’établi à Jérusalem après avoir longtemps vécu à Prague, affirmait péremptoirement que « le pays n’appartient aucunement aux fils d’Israël, et leur présence y est précaire et suspendue au-dessus du néant ». 

 

Shlomo Sand se verra sans doute assener le reproche de contourner la Shoah comme facteur crucial ayant encouragé à résoudre d’urgence, sur le plan international, le « problème juif » par l’octroi d’un État, basé sur un territoire délimité. C’est que l’excellent généalogiste des idées préfère remonter à la source de celles qui nourrirent ce rêve, dont l’horreur nazie contribua en fait à accélérer la catastrophique mise en œuvre. La question n’est donc pas de savoir si la création d’Israël ou si sa perpétuation en termes d’existence politique sont légitimes ou non, mais bien dans quelle mesure les élites de ce pays même pas centenaire tentent de justifier à coups de références historiques biaisées une entreprise de pur et simple colonialisme.

 

Là où la force détruit, avec brutalité et passion, pour asseoir son pouvoir, le rôle de l’intellectuel est peut-être de déconstruire, avec patience et raison, pour ensuite mieux bâtir la concorde. Si la contribution de Shlomo Sand ne stoppera pas l’édification de certain mur frontalier, on peut du moins espérer qu’elle fera tomber quelques barrières mentales qui rendent encore, à l’heure actuelle, tout dialogue impossible.

 

Frédéric Saenen

 

Shlomo Sand, Comment la terre d’Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie, Flammarion, septembre 2012, 365 pp., 22,5 €.

 

1 commentaire

L'ouvrage de Shlomo Sand est passionnant aussi parce qu'il s'oppose politiquement à la Raison d'Israël et de ses affidés. Marqué à gauche, il pose comme contradictoire à l'esprit même de son peuple cette ancrage territorial et comme honteux le détournement militaire des principes religieux. Il serait intéressant de voir sa réception en Terre Sainte...