Richard Bohringer, "Quinze Rounds"

On se souvient (enfin surtout les "anciens") de la sortie de C’est beau une ville la nuit. C’était en 1988. Ce fut un événement. Tout à coup un acteur s’imposait écrivain, cas rare (avant il y eut Simone Signoret). Avec un style bien à lui, Richard Bohringer prouvait son amour des mots. Son livre fut couronné d’un succès pour une fois mérité. Bien des années plus tard, il donna naissance à un film qu’il est préférable d’oublier.

Dès cette lointaine époque, il parut évident que le sieur Richard finirait par écrire ses Mémoires. Il fallut attendre plus d’un quart de siècle. Aujourd’hui c’est chose faite. Heureusement l’acteur-auteur n’a rien perdu de sa verve ni de sa plume et signe une autobiographie qui a peu à voir avec ce qu’on connait dans le genre.

Ce gars-là ce n’est pas une vie qu’il a vécu mais une expérience. Il est un cobaye. On lui a tout fait subir pour tester son seuil de résistance. Expédié sous toutes les latitudes ; à la rencontre de milliers de gens. Tous des frères, des demi-frères, des pères de substitution qui ont marqué son parcours de leurs sceaux. Quelques femmes, quand même, pour rétablir un équilibre qui prenait sérieusement du gîte. Refusant de rester en place ce Richard au cœur de lion a tâté le bitume, respiré la poussière, sondé les âmes, écouté les pleurs. Des kilomètres, il s’en est bouffés plus que son dû ; des humains il en a croisés plus qu’il n’en espérait. Et, comme si ses voyages sur les terres et près des êtres ne lui suffisaient pas, il les a complétés par des errements en cieux de vapes. Glissant sur les degrés d’alcools improbables, fumant des herbes folles, se seringuant de mixtures à hauts risques.

Tel est Bohringer. Tel est son livre.

Il s’y raconte peu mais parle beaucoup des autres. Des gens, toujours des gens, encore des gens. Formant une ribambelle de portraits à peine esquissés ou décrits en profondeur. Cette autobiographie est un carnet de route, un carnet de voyage mais aussi un carnet de balles. Car on ne se promène pas sur la planète sans ressentir ses souffrances ; on ne profite pas d’un autrui sans se goinfrer de ses forces et de ses faiblesses, de ses parcelles de bonheur et de ses océans de souffrance. Bohringer est à l’écoute. Attentif. Pour un temps. Car il semble avoir à tendance à quitter un lieu pour explorer un ailleurs, laissant derrière lui un tas de souvenirs et une poignée de regrets.

Donc il parle des autres. Y compris de divers olibrius du cinéma qui ont eu le courage et le culot de l’engager. Là aussi les amis sont au rendez-vous de Roland Blanche à Jacques Santi, de Bernard Giraudeau à Jean-Pierre Mocky. Peu de femmes. Mais où sont-elles ?

Bohringer suit le fil de ses pensées, vague sur l’écume de sa mémoire. Il peut raconter sa journée (son livre tient parfois du journal de bord) ou s’envoler à bord de divagations qui l’entrainent loin, très loin.

Dès lors son Quinze rounds est à son image. Surtout, il est conforme à ses précédents ouvrages. Le style n’a pas changé. La seule différence est qu’il ce bouquin s’avère encore plus personnel. Même si Richard ne dit pas du tout. Il balance son passé par bribes, au lecteur de recoller les morceaux. Honnête jusqu’au bout, il parle sans détour de son cancer qu’il semble avoir vaincu dans un combat dont il sait qu’on ne sort jamais vraiment vainqueur.

Ce livre est comme un voyage en terre inconnue ou plutôt en terre connue de Bohringer seul. Il nous invite à participer à ses découvertes, ses rencontres. Il nous invite à rêver et à comprendre. Il nous invite à lire de vraies phrases et cela constitue déjà une rare odyssée…

J’ose à peine lui signaler que lorsqu’on cite les grands du cinéma (p 80), on respecte leur patronyme. L’un des plus grands réalisateurs se nomme Mankiewicz et non Mankevitch ! Faut lire les génériques, M. Bohringer…


Philippe Durant


Richard Bohringer, Quinze RoundsFlammarion, mai 2016, 293 pages, 17€ - 


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