Stephen Greenblatt : La puissance du récit "premier"

Maître du renouveau de l'histoire dans l'analyse littéraire, l'auteur revient au texte dit premier (de 50 lignes dans la Bible). Mais pas seulement. L'ensemble propose le récit des récits au service d'un propos érudit mais clair. Reprenant l'histoire courte d'Adam et Eve Greenblatt (qui enfant a osé lever la tête dans une synagogue pour voir dieu mais il ne vit rien) ramène ce texte à ce qu'il est une fable quoiqu'en pensa saint Augustin et son désir de prendre le texte dans expression littérale. La construction augustinienne tiendra le coup jusqu'au XVIIIème siècle.
Et l'auteur offre là un story-telling et une contextualisation de cette "fiction absurde" certes mais qui ajoute l'auteur "nous a créés à son image".

Greenblatt prouve la force de la littérature. Face au récit biblique les théories de Darwin ne font parfois rien. Et la fable "adamique" est devenue un texte politique et tragique par rapport aux histoires babyloniennes antérieures. Face à la ville la fable impose le jardin (carré) en une quête non de vie mais d'immortalité. Dans l'exégèse des exégèses l'auteur propose une autre option sur la lumière textuelle et "divine". Il montre comment l'église a été une fabrique de récits à partir de celui des origines dans lequel l'homme découvre la honte. Du moins tel que Saint Augustin le conçoit. Des siècles de gamberges en ont suivi afin de savoir si le péché originel fut consommé hors ou dans le jardin d'Eden.

L'éminent professeur met tout cela en savoir corrosif. Il montre comment le grand mythe fut le fondement de la misogynie et de l'antisémitisme au nom d'Eve prototype - dans l'église médiévale et sa domination masculine - des "chiennes, sorcières, etc." et autres acabits du même tonneau pour les réduire au statut d'an animal. Eve de fait dans l'exégèse est responsable de la chute du mâle qui a eu le malheur de l'aimer… Il faudra attendre le poète anglais John Milton et son "Paradis Perdu" pour quelque peu revisiter le mythe premier. Trois fois veuf Milton rectifie le rite, admet le choix de l'être face à l'injonction divine. Il existe là un sentiment de perte mais aussi une nouvelle version du "Un" de la Genèse. Nous quittons avec lui la littéralité et l'allégorie en une première contestation subversive de la misogynie. Certes cette version ne sera qu'un moment de l'histoire du mythe. Il n'empêche que Greenblatt montre comment sous le siècle des lumières les choses changent : l'Eden ne sera plus premier. Et la simplicité de la dualité Dieu Diable comme la jonction Femme-Démon commencent à s'estomper.
 

Jean-Paul Gavard-Perret
 

Stephen Greenblatt, Adam & Ève L'histoire sans fin de nos origines, (The Rise and Fall of Adam and Eve), traduction (Anglais) : Marie-Anne de Béru, Flammarion, octobre 2017, 448 p. - 23,90 euros

1 commentaire

¨story -telling¨ signifie ou juste pour atmosphère, et indice du  traduidu? Merci.