Bruegel, voir et comprendre plus

Artiste des plus cultivés, résolument ouvert sur le monde, son voyage en Italie en 1552-1553 l’atteste, auteur d’une quarantaine de tableaux qui ont pris rang parmi les plus insignes chefs d’œuvre de l’art de tous les temps et dans lesquels il aborde aussi bien le fantastique que le religieux, le social que l’allégorie, Bruegel laisse un héritage aux dimensions universelles. On peut dire que s’il a peint en authentique témoin et observateur de son temps, il a aussi pensé en philosophe, au sens premier du terme.
C’est en cela il nous parle encore aujourd’hui. 

Aimant la légende de Dédale et Icare telle qu’elle est écrite par Ovide dans ses Métamorphoses (Livre VIII), Bruegel en a laissé une des plus originales et profondes interprétations qui soient où art et sagesse se croisent à la perfection (La Chute d’Icare, huile sur toile, 1555-1560). Dans un chapitre de ce magnifique ouvrage qui vient d’être enfin réédité, les deux auteurs analysent justement ces liens entre la nature et l’homme qui sont à voir en filigrane dans l’œuvre de Bruegel et renvoient le lecteur à ce que Pline disait d’Apelle : Il y a toujours quelque chose à comprendre en plus de ce qui est peint.

On connaît l’histoire de cette incroyable évasion accomplie par Dédale et son fils, alors emprisonnés dans le labyrinthe du palais de Cnossos, grâce au stratagème que l’ingénieux architecte a conçu, à savoir un système de grandes ailes à attacher au bras par de la cire. Inter utrumque vola, tiens-toi dans la voie moyenne, dit le père à son jeune fils, à monter trop haut, le soleil fera fondre la cire, à rester trop bas, l’humidité alourdira les plumes
Mais à peine libre, ivre d’azur, Icare oubliant le sage conseil s’envole et s’élève à la conquête du ciel. Le destin l’attendait. Le drame est fulgurant. À peine quelques battements de bonheur et c’est la chute, imparable. A-t-il crié sa soudaine peur, ce bref vainqueur de la pesanteur ? Sous les yeux horrifiés de Dédale, Icare devenu un pantin dérisoire à la merci des éléments disparaît dans la mer. Quelques plumes, un éclaboussement irisé en ronde autour d’une jambe, seul reste visible du corps, puis à nouveau le silence.

 

 

Dans son tableau, Bruegel ajoute aux détails les plus fines notations pour nous permettre de le suivre dans sa démarche et ainsi comprendre comme il le souhaite ce triste épisode des Métamorphoses auquel il donne une ampleur à la fois esthétique et humaine réellement confondante et qui déborde son siècle. Dans la concorde universelle que fait naître le paysage, au cœur de cet instant de paix, un homme meurt, seul oublié des autres. Le pêcheur est occupé à suivre sa ligne, le berger regarde ailleurs, les marins carguent les voiles, le laboureur vêtu d’un sobre et seyant surcot beige dont les plis rappellent les sillons qu’il trace un à un est attentif à sa seule charrue.
Bruegel le premier d’une longue série d’artistes qui ont repris le thème a choisi de ne pas montrer Icare. Sa disparition passe inaperçue de ses semblables. Il prend cependant le soin de faire apparaître, sous la haie à gauche, marque irrécusable, une tête de mort intentionnellement peu visible. Rappel pour chacun des vivants que le même sort l’attend ? Sur le rocher, en bas à gauche également, une bourse et une épée sont posées. Richesse et ambition chez les uns, égoïsme chez les autres, un proverbe flamand dit que le laboureur n’arrête pas sa charrue pour un homme qui meurt.

La composition est magistrale, les diagonales d’où qu’elles partent du tableau se rejoignent vers cette vie terrassée, les lignes de fuite par un savant ordonnancement offrent une vue plongeante sur la scène, l’harmonie des couleurs est totale. Philippe et Françoise Roberts-Jones qui placent Bruegel au point de convergence du mystère médiéval et de l’humanisme renaissant connaissent parfaitement ce tableau, ils l’ont étudié et commenté pendant des années, ils citent à son sujet, outre les historiens spécialisés, aussi bien Verhaeren que Rick Wouters et Marguerite Yourcenar, ils le comparent à d’autres peintures et gravures, ils précisent les sources.
Chaque page de ce livre est à ce niveau d’intérêt et d’analyse.  Ils nous prouvent que cette union entre art et philosophie, élégance et intelligence du propos, dans une absolue conjonction de la forme et du fond, Bruegel n’a cessé d’y recourir au long de sa vie, que ce soit dans La  Parabole des aveugles (1568), Le Combat de Carnaval et Carême (1559), La Chute des anges rebelles (1562), ou encore dans la fantastique et infernale vision boschienne de Dulle Griet (Margot l’Enragée, 1561) qui date de la période anversoise du peintre.

 

 

Comme pour tous les autres tableaux du grand maître, abordés avec un identique souci de  clarté, précision, exhaustivité autant que possible, soutenus par une sûre érudition et une qualité des illustrations, les deux auteurs ont réalisé si l’on peut dire un quatre mains d’exception, qui se lit avec un vif plaisir. Outre la bibliographie qui mentionne des références parfois ignorées ou oubliées, deux annexes sont appréciables, d’une part un tableau synoptique des événements politiques, économiques, artistiques et scientifiques correspondant aux grandes étapes de l’existence de Bruegel, d’une part le relevé critique des peintures et les opinions d’une douzaine de spécialistes de son œuvre. On peut ainsi évaluer ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas.

Intégrant la série des saisons destinées au marchand anversois Nicolas Jongelinck, amateur inconditionnel de l’artiste puisqu’il possédait seize de ses peintures, Bruegel exécute en 1565, une huile sur bois aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New-York, La Moisson, peinture merveilleusement pastorale. Les hautes tiges de blé forment comme des carrés d’or qui partagent l’espace et guident l’œil vers un admirable horizon de villages, de bosquets, d’une baie au loin où s’ancrent quelques voiliers. Ici encore le pinceau multiplie les détails significatifs, construit les perspectives, agence les couleurs avec finesse. Rien qui ne soit un enseignement utile et un renseignement juste sur les mœurs de l’époque, la psychologie des paysans, leur repas à l’heure méridienne. Il faut à chacun de ces chefs d’œuvre dont les auteurs nous donnent la genèse, l’histoire, l’évolution, consacrer un bon moment, entrer dans ses secrets pour  en savourer l’excellence.
Un livre qui doit figurer dans la bibliothèque de tout amateur d’art.
 

Dominique Vergnon

 

Philippe et Françoise Roberts-Jones, Bruegel, 220 x 278, illustrations couleur, Flammarion, septembre 2020, 350 p.-, 35 €

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Sans oublier, sur le même sujet, mais  de Claude-Henri Rocquet : Bruegel – De Babel à Bethléem, Le Centurion, 2014, 704 pages, 39 euros.

André Lombard.