le chemin de croix extatique de Florence Dugas

Ce récit SM autobiographique  publié à La Musardine,  est une réédition. Il a été traduit en plusieurs langues.

Avalé d’une traite afin de souffrir moins longtemps,  Dolorosa Soror,  me restera  en mémoire pour deux raisons : il est remarquablement bien écrit et superbement désespérant, en déséquilibre sur le rebord de la vie, là où la fascination morbide opère. N’étant pas férue de textes SM, et farouchement opposée à la  violence, c’est surtout l’écriture qui m’a séduite et l’unicité de la voix de Florence Dugas. Je suis ébranlée, rebutée mais admirative du texte. 


A la vie à la mort….Ces épousailles  douloureuses d’Eros et de Thanatos sont un véritable chemin de croix. Ce récit qui ne parle que de sexe, de désir, de plaisir et de supplice dans l’extrême, n’est pas un livre érotique ordinaire, il ne ressemble à aucun autre.  C’est au-delà de l’érotisme. C’est  très au-delà également d’Histoire d’O. Il n’y a pas de contrat, pas de code, pas de rituel, aucune simagrée. L’amour  est austère et jubilatoire, extatique. Aussi mystérieux que la foi, même si la réalité de l’ amour est parfois  remis en question.


Florence a 19 ans quand elle découvre avec son professeur d’université, les jeux amoureux qui font mal. Elle va expérimenter la relation sadomasochiste, s’y livrer corps et âme sans en rester à la fessée récréative.  JP, son mentor,  lui révèle qu’elle aime et recherche la réelle souffrance, il lui fait franchir tous les degrés, toutes les limites.  Mais si la jeune femme livre son corps à l’expérience humiliante et jouissive, son esprit n’est pas annihilé, il capte et analyse tout ce qui la met en transe, ses rapports avec son amant, ce que son corps endure,  ce qu’elle apprend de la douleur, de la jouissance, ce qu’elle éprouve pour  Nathalie, la femme que lui fait rencontrer JP  et qu’elle va  aimer follement et emporter dans sa frénésie.


La relation violente  que Florence  nourrit avec Nathalie, cette fois-ci en étant la suppliciante,  supplante celle qui l’unit à JP, qui constate en note de bas de page : [ Je me donnais ainsi, de temps à autre, l'illusion de continuer à les manipuler, alors que je n'étais plus...qu'un outil- un manœuvre d'amour...]


Il y a  un effet miroir que Florence  comprend très bien, d’autant plus que Nathalie se complaît dans ce qu’elle lui fait subir, c’est sur cette route que son amante  veut avancer, elle ne veut pas se  remplir de vie mais se vider d’un secret qui la hante [... et je tends vers un creux parfait, n'être qu'une coupe..presque immatérielle...elle en redemande et Florence se dépasse, se surpasse, s’oublie, se déchaîne, féroce, elle torture ce corps féminin aimé, cette autre,  cette elle-même, cette âme sœur.


J.P. n’en est que le témoin, fier de son élève et effaré par son investissement, il refuse d’y prendre part, même quand Florence l’implore de la rejoindre dans son délire. L’intérêt du récit ne se trouve pas dans les descriptions détaillées de ce que les corps endurent mais dans la lucidité, dans le cheminement et l’inflation des exigences de Florence. C’est effrayant et inexorable.


Le tableau de toutes les scènes de sexe est admirablement bien brossé. Que ce soit en huis clos ou en extérieur, rien n’est convenu, la façon de dire est authentique, vive, précise. En début de récit, la narration de l’expédition le long de la Seine est impeccable, JP  habille Florence en garçon pour la confronter au voyeurisme du sexe gay. Elle va en payer le prix fort. On est loin des séductions porte jarretelle et talons haut et c’est  diablement efficace.

J.P se manifeste tout au long du  texte en notes de bas de page,  il intervient comme témoin et donne sa version, rectifie des faits. C’est un plus qui aide à faire comprendre ce qui peut échapper à Florence mais qui éclaire aussi la nature de la violence  du sadisme comme celle du masochisme hétéro ou lesbiens. D’ailleurs Florence s’interroge sur sa relation féminine, elle ne se sent pas lesbienne. De Nathalie,  elle dit en prologue : [ Si je l'aimais ? Aucun travail de deuil, pas même ces pages où je la ressuscite, ne saurait me faire oublier ses mains ou sa bouche, ne saurait me faire admettre son départ. M'aimait-elle ? ... Est-ce que l'on aime ceux qui vous aiment ?...]


Si vous aimez les  textes bien balancés, terriblement intimes et lucides et êtes capable de résister à l’odieuse cruauté néanmoins consentie et même réclamée, aux chairs suppliciées, aux sexes gorgés et dégorgés, à la raison perdue, au sang et au foutre, aux jouissances qui ne connaissent rien de la sérénité, à l’amour  impuissant, au face à face avec la mort, alors lisez Dolorosa Soror, c’est redoutable et beau.



PS :  Le 29 mars 2015. Voir mon commentaire ci-dessous à propos de l'identité de l'auteur de ce texte, Florence Dugas est  en fait le pseudo d'un auteur masculin.


Anne Bert


Une interprétation de l’atmosphère du  roman : 




Florence Dugas - Dolorosa Soror -  Collection Lectures amoureuses – poche -  La Musardine – juillet 2014 – 180 pages – 7,95 euros

 

2 commentaires

Il me faut absolument rectifier l'identité de l'auteur de  ce  roman. Présenté comme une autobiographie de Florence Dugas (j'avais douté fait des recherches et même  posé la question à l'éditeur de la première édition, Florence Dugas était-elle  réelle ? il m'avait répondu qu'à priori oui...)

J'apprends aujourd’hui que Dolorosa Soror est en fait un roman   écrit sous pseudo  par Jean Paul Brighelli . Ce qui donne d'ailleurs  du sens aux initiales  J P, le professeur qui intervient dans le roman.
  Brighelli est un universitaire et écrivain  bien connu, surtout pour ses prises de position. Cela n'enlève bien sûr rien à la réussite du texte  mais le fait que ce soit un homme qui l'ait écrit change pas mal de choses quant à sa réception, puisque ce n'est plus un récit ni une confession. Il aurait été présenté comme un roman, cela aurait été moins dérangeant, mais le présenter comme une autobiographie relève pour moi de la tromperie.

Hey !

La Josefa Stalina de la littérature érotique a encore frappé. Donneuse de leçons, se prenant pour l'André Breton du genre, adoubant ou excommuniant untel ou unetelle. Ses sentences m'indiffèrent car seul le texte compte, sa force, sa puissance, l'émotion qu'il suscite, pas l'emballage ou la prétendue identité de son auteur. Dolorosa Soror est un texte cathédrale de la littérature érotique, point barre. Le reste ressemble à la littérature d'Anne Bert, du jolie cul intello pour bourgeoise de province en mal de sensations fortes.