"L'Effondrement" de Francis Scott Fitzgerald, une certaine touche de désastre.

Parue initialement en 1936, la nouvelle autobiographique The Crack-Up, traduite ici par L’Effondrement (1) et plus connue sous le titre français La Fêlure, est le témoignage d’un écrivain à la dérive, miné par l’alcool et les échecs ; quelques-unes des pages les plus déroutantes sur l’impossibilité d’écrire – entre froideur clinique et grâce désenchantée : une certaine touche de désastre.

« De toute évidence, vivre c’est s’effondrer progressivement. »

Sous la pression du rédacteur en chef d’Esquire, Fitzgerald à quarante ans lorsqu’il rédige ce texte. Vingt ans auparavant, son premier roman, L’Envers du Paradis, le propulse au devant de la scène littéraire et fait de lui le représentant de la Génération Perdue, coïncidant avec l’Ère du Jazz – Années Folles en France, où il émigre très vite avec sa femme Zelda, dont les excentricités contribuent à entretenir la légende du couple embarqué dans le vertige de l’époque.

Le gin coule à flot, les premiers symptômes de schizophrénie se font ressentir chez elle et les fêlures liées à l’adolescence font peu à peu surface chez Scott. En 1925, les ventes de « Gatsby le Magnifique » sont décevantes, malgré un certain succès critique ; les excès se paient au prix fort, les déconvenues sont cuisantes, les violences et les humiliations se succèdent, comme un écho à cette Amérique de 1929 en proie à la Grande Dépression, Scott épouse les inflexions du siècle. Tendre est la Nuit (1934), son dernier roman achevé, parait dans une quasi indifférence et quand il meurt en 1940, ses livres sont introuvables. Zelda, quant à elle, périra dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique qui l’accueillait, huit ans plus tard.

Criblé de dettes, contraint de produire des scénarios pour Hollywood qu’il exècre, il aura parallèlement écrit des centaines de nouvelles pour des revues toujours plus réticentes à payer ; des nouvelles inégales, certes, au regard de la quantité publiée par nécessité, mais dont le charme si particulier et la justesse de ton n’ont rien de secondaire au regard des romans. Et toujours cette « touche de désastre », selon ses mots, qui perce à travers un propos d’apparence légère, comme une marque de fabrique ; cette touche Fitzgerald, à la fois troublante et insaisissable ; vision double et simultanée du cœur de la fête et de l’endroit où se placerait l’observateur qui en serait définitivement – voire intrinsèquement – exclu.

« Il va de soi que la pratique de notre métier nous laisse éternellement insatisfait – mais, pour ma part, je n’en aurais choisi aucun autre. »

L’Effondrement revient sans fard, en quelques lignes, sur tous ces épisodes marquants. Episodes derrière lesquels on perçoit ce sourire brisé, immortalisé sur quelques photographies. Fitzgerald n’a pas pris la peine de coder, et pour qui connaît vaguement le parcours de l’écrivain, les renvois à Zelda, Scottie ou à Hemingway sont évidents. Le texte est cru, ironique, presque moqueur à son endroit.

On a surtout retenu de Fitzgerald les extravagances éthyliques et sa fascination pour l’univers des riches. Mais entre ça et l’enfant du Middle-west, effrayé à l’idée de se retrouver dans un « asile des pauvres », il y a avant tout un homme pour qui la littérature est au-dessus de tout. Son constat d’impuissance à écrire est un aveu d’autant plus déchirant que, quatre années avant la fin, l’espoir d’un retour en grâce ne semble pas tout à fait vaincu.

Fitzgerald règle alors ses comptes avec le monde dans une vaine tentative de se débarrasser des peaux mortes, de faire table-rase. Les regrets de ne pas avoir participé à la Grande Guerre et son exclusion de l’équipe de football de Princeton l’auront hanté toute sa vie. À l’image de ses héros propulsés dans des cercles élitaires pour en être rejeté avec encore plus de force, Fitzgerald a été dévoré par la peur de l’exclusion aussi bien qu’obsédé par le désir « d’en être » – pas assez pourri et encore trop moral, tout lui a fatalement très vite claqué entre les doigts.

L’intelligence de premier ordre parvient à faire coexister dans son esprit deux idées contraires, dit-il, en parlant d’un constat désespéré que l’on ne renonce pas à vouloir changer. De même, sa conscience aiguisée de la supercherie lui donna la constante impression d’être lui-même un imposteur. Il fut un imposteur raté.

« Or lors d’une vraie nuit noire de l’âme il est toujours trois heures du matin, jour après jour. »

Impitoyable avec lui-même, la culpabilité l’assaille. Le texte « Veiller Dormir », écrit en 1934 et placé en ouverture de cette présente édition, éclaire remarquablement « L’Effondrement ». Sur un ton presque détaché, voire humoristique, Fitzgerald évoque comment l’insomnie s’est une nuit installée dans sa vie. À l’heure où les déceptions refont surface et où l’esprit en roue libre interdit toute possibilité d’apaisement, l’homme devient fantôme, étranger au monde et à lui-même, happé dans une dimension parallèle, irrémédiablement seul avec ses remords, en face-à-face avec le temps gâché à se répandre. Incapable de saisir le présent, les ressorts sont usés et la vitalité nécessaire pour écrire se dissipe dans une déréalisation totale.

Comme Josef K. que l’on égorge « comme un chien » à la fin du Procès, Fitzgerald finit par se comparer à un animal domestique, en réclusion volontaire, prêt à vivre en connaissance de cause : de même que le Boom économique déboucha sur le Krach de 29, le bonheur – qui pour lui est synonyme de talent – ne peut être que contre-nature. « Krach » et « Crack-up » sonnent alors comme des réparties, des représailles, liées à des anomalies de parcours.

« Ces moments ne coïncideront pas, cela va de soi, avec le sourire. Celui-ci sera réservé exclusivement à ceux dont je n’ai rien à gagner, les personnes âgées et épuisées ou les jeunes gens qui luttent. »


Une poignée d’années plus tard, Dorothy Parker aurait scandé devant son cercueil cette oraison funèbre destinée à Gatsby et que Fitzgerald définissait comme son ainé : « poor son-of-a-bitch, poor son-of-a-bitch… »

Ou quand l’homme rejoint l’œuvre.

Arnault Destal


(1) La traductrice Elise Argaud, a choisi pour le texte L’Effondrement de conserver le premier paragraphe traduit par Cioran dans ses Exercices d’Admiration, d’où le choix du titre. Les textes originaux en anglais ont été conservés en regard.

Francis Scott Fitzgerald, L'Effondrement, Rivages Poche « Petite Bibliothèque », février 2011, 89 pages, 5 euros

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