Redécouvrir The Dark Knight Strikes Again : quelques pistes de lecture

En 1986, Frank Miller et son Dark Knight Returns mettent tout le monde d'accord. L’œuvre est d'une telle puissance qu'elle transforme le média comic à jamais. Il y a un avant et un après : Batman était un héros assez gentil et sympathique qui combattait le crime dans une ambiance presque bon enfant (même si Neal Adams avait déjà commencé à entamer une évolution vers un dessin plus sombre.). Après Miller, les séries Batman et une large partie de l'industrie du comic book basculent dans le polar. Un nouveau courant ultra-violent à base de personnage bad ass apparaît : le grim and gritty sévira pendant une bonne partie des années 90.


Pendant des années, l'éditeur DC Comics demande, implore, conjure Miller d'écrire une suite. Ne soyons pas naïf, en cas de refus prolongé, DC Comics ne se serait pas gêné pour la faire écrire par un autre. Miller se fera longtemps prier, et finira par céder aux demandes de l'éditeur en 2002.

Retour dix ans après sur un titre qui a fait couler beaucoup d'encre, et qui continue d'alimenter pas mal de polémiques...


Car beaucoup de lecteurs n'aiment pas Dark Knight Strikes Again. Beaucoup entament même la lecture de cette œuvre avec l'idée qu'ils ne vont pas aimer, parce que "tout le monde déteste".


À bien y regarder, peut-on vraiment être surpris ? Cette (fausse) suite à l'un des plus grands comic books de tous les temps a été fantasmée par des milliers de lecteurs, des années durant. Qui pouvait croire franchement, à part le service marketing de DC Comics, que Dark Knight Strikes Again serait aussi bon voire meilleur que Dark Knight Returns ? Sachant que la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit… Et cela, Frank Miller l'a parfaitement anticipé. C'est la raison pour laquelle le résultat est si éloigné de ce que les lecteurs avaient espéré.


Miller aurait pu sans problème faire une bête suite à Dark Knight Returns. Se contenter de jouer la sécurité, de trouver un nouvel adversaire après Superman. Or, il choisit de prendre tout le monde, éditeur compris, à contre-pied. De proposer quelque chose de neuf et d'inédit. Trop, sans doute. Dark Knight Returns était l'ultime croisade solitaire d'un vieux cow-boy usé qui voulait se faire le shérif du coin, représentant ultime d'un système corrompu (Superman) ? Miller va faire de Dark Knight Strikes Again l'épopée d'un groupe, la lutte d'une poignée de super-héros pour reconquérir un monde moralement à la dérive, et aussi, on le verra, une histoire fortement impactée par les attentats du 11 septembre 2001. Reprenons point par point les reproches qu'on lui fait.


"Les dessins sont affreux, indignes d'une suite."


Dans Dark Knight Strikes Again Frank Miller est seul aux commandes, contrairement à Dark Knight Returns, où il était encré par Klaus Janson. Le trait de Frank Miller a beaucoup évolué depuis, son style expressionniste (remember Sin City) et la brutalité des lignes sont de plus en plus accentués. C'est très différent de la grande majorité des planches que l'on peut lire dans les comic books. Mais est-ce pour autant raté ? Je ne le crois pas. Miller pense énormément son dessin. Tout est à sa place, tout est cohérent. Il choisit d'accentuer volontairement certains aspects de l'histoire, certaines ambiances. Et dans le même temps, comme pour marquer la filiation avec Dark Knight Returns, Frank Miller reprend certains tics visuels pour les pousser à l’extrême : il y a par exemple un nombre incalculable d'écrans dans lesquels les intervenants, de l'expert au simple passant, commentent et donnent leurs avis ad nauseam sur les événements.


"Les couleurs sont "moches", psychédéliques."


Lynn Varley a été beaucoup critiquée pour sa colorisation. Elle avait déjà travaillée sur Dark Knight Returns, en utilisant des outils traditionnels. Ici, elle opte pour une colorisation numérique aux couleurs très prononcées. Cela tombe bien, l'univers de DK Strikes Again est très informatisé, on baigne dans un monde où l'information est omniprésente, superficielle, et racoleuse. Varley se saisit de cette thématique et l'incorpore dans son travail sur la couleur, d'où cette colorisation très marquée, volontairement vulgaire, pour souligner l'atmosphère d'un monde clinquant mais tournant à vide. Son objectif comme Miller n'est pas de faire joli, mais d'être cohérent avec l'atmosphère de l’œuvre.


"Batman n'est pas assez présent dans l'histoire , il y a trop de personnages."


Miller accorde une plus grande place aux autres super-héros. Superman par exemple est autrement plus développé que dans Dark Knight Returns, où il n'était qu'un pion du gouvernement américain. Flash et Atom jouent un rôle non-négligeable eux-aussi. Et les cameo sont nombreux. Dark Knight Returns se focalisait sur Batman ; ici ce n'est pas vraiment une suite, mais une histoire qui se déroule dans le même univers, après les événements de Dark Knight Returns.

Mais si on y regarde bien, Batman imprègne chaque scène, il est la force primaire qui déclenche toutes les situations. Mieux, tout est dessiné de son point de vue, nous sommes littéralement plongés dans l'esprit tourmenté de Batman. Ce qui explique par exemple pourquoi au début de l'histoire Batman n'est plus dessiné comme un sexagénaire : il se voit plus jeune qu'il ne l'est en réalité. Frank Miller ne représente pas la réalité stricte, mais bien la perception qu'en a Batman. Relire Dark Knight Strikes Again avec cette idée en tête, beaucoup d'éléments prennent un sens nouveau.


"Certaines intrigues ne sont pas terminées, paraissent abandonnées en cours de route."


Beaucoup de scènes ne sont pas à prendre au premier degré, mais plus en tant que métaphores. Beaucoup d'informations sont en réalité données via les écrans, dans le flux quasi-ininterrompu de commentaires que Miller met (exagérément) en scène. Le lecteur se retrouve donc dans un océan d'info et de news, plus ou moins utiles à la compréhension, plus ou moins fiables, et au final se retrouve obligé de faire sa propre interprétation.

Maintenant, si on se penche sur la création de Dark Knight Strikes Again, on comprendre mieux pourquoi l'histoire semble perdre de sa cohérence dans la seconde partie. Miller donne les clés dans l'introduction en avouant avoir été profondément marqué par les attentats du 11 septembre survenus pendant qu'il travaillait sur le titre. À tel point qu'il a modifié son travail en conséquence. Tout le passage de Metropolis, ravagée par l'extra-terrestre Brainiac peut se lire comme la métaphore à peine cachée d'une New York dévastée. Il est intéressant de relire Dark Knight Strikes Again de ce point de vue.


"Le rôle de Carrie Kelley et les relations père-fille."


Carrie Kelley n'est plus l'enfant qu'elle a été dans Dark Knight Returns. Son nouveau costume très moulant de Catgirl est beaucoup plus sensuel. Elle a seize ans, elle s'émancipe doucement de son mentor. Notez l'évolution du pseudonyme, de "Robin" (asexué) à "Catgirl" (référence à Catwoman, qui en terme de sex appeal n'a plus de leçons à recevoir) : Carrie choisit délibérément de se présenter comme la fille spirituelle de Batman. Une fille en pleine mutation. La relation père-fille est au cœur de l'ouvrage, Superman étant lui-aussi en un sens confronté à sa fille, et sa vraie fille pour le coup, qu'il a eu avec Wonder Woman.



Affaire à suivre ?

Parfaitement, puisque DC Comics a annoncé Dark Knight 3 pour la fin de l'année 2015, et que le prochain gros film DC, Batman vs Superman : L'Aube de la Justice, risque bien d'emprunter des éléments au diptyque de Frank Miller si on en croit la bande annonce. L'ombre de Miller et de ses deux Dark Knight n'a donc pas fini de planer sur l'industrie des comic books.



Stéphane Le Troëdec




Frank Miller (scénario et dessins)

Batman - Dark Knight Strikes Again

Cet album compile les épisodes 1 à 3 de la série Dark Knight Strikes Again publiée aux USA par DC Comics.

Édité en France par Urban Comics (1 mars 2013)

Collection DC Essentiels

272 pages couleurs, accompagnées un DVD et un blu-ray

28,00 euros

ISBN : 9782365771979

Sur le même thème

Aucun commentaire pour ce contenu.