Gabriel Matzneff, chevalier de La Table Ronde

Tout le monde connaît la fameuse boutade de Flaubert « Emma Bovary, c’est moi ». Elle a beaucoup servi. Elle est même usée jusqu’à la corde – ce qui ne l’empêche pas, pour autant, de conserver un fond de vérité. Gabriel Matzneff en apporte la preuve. Et même la preuve par neuf, qui est le nombre de ses romans publiés à ce jour. Ils constituent un cycle entamé avec L’Archimandrite et que vient clore cette Lettre au capitaine Brunner. On y retrouve, de volume en volume, des personnages récurrents qui, outre les liens qui les unissent, ont ceci de commun qu’on est en droit de les considérer comme autant d’avatars de leur géniteur. Lequel se place explicitement sous le patronage d’Hergé, son maître et ami, qui, dans les aventures de Tintin et Milou, met en scène, d’album en album, les mêmes comparses.

 

Pour dire les choses autrement, Matzneff répartit entre tous les protagonistes tel ou tel trait de son propre caractère. Il leur attribue les sentiments, les dilections et les détestations qu’il éprouve. Ses opinions, souvent des plus tranchées, sur le monde tel qu’il va. Leur invente des événements et des épisodes tirés de sa propre existence. Si bien que, sous les transpositions, il est loisible de lire en filigrane, mais démultipliées, en quelque sorte, les aventures (et ce mot est à prendre en toutes ses acceptions) de Gab la Rafale lui-même.

 

Il s’incarne en priorité, si l’on peut dire, dans Nil Kolytcheff. Un Dom Juan des plus sulfureux aux yeux du commun. Volant d’aventure en aventure. Amateur de tendrons. Cynique ? Voire. Ce serait faire bon marché d’une sensibilité qui lui fait éprouver les pires déchirements lorsqu’une de ses jeunes amantes s’avise de lui signifier son congé. Ainsi de la belle Constance qui vient tout juste de le laisser tomber. Un héros attachant à proportion même de ses contradictions assumées. Du non-conformisme qui sous-tend aussi bien ses actes que ses propos. De ce que l’on pourrait nommer cette distinction naturelle qui n’appartient qu’aux vrais aristocrates.

 

Figure centrale du cycle romanesque, il est entouré par un groupe composé d’amis très chers : Raoul Dolet, le cinéaste, et une de ses anciennes amantes (elle a succédé à Delphine), Mathilde, avec laquelle Dolet entretient les meilleures relations. Devenue à son tour réalisatrice, elle connaît un véritable triomphe avec son premier long métrage. Nathalie et Lioubov, qui envisagent de profiter des « avancées » offertes par la loi sur le mariage pour tous, récemment adoptée. Ou encore Béchu  et le hiéromoine Guérassime, en passe de devenir évêque.

 

Pour les familiers de l’œuvre matzneffienne, autant de vieilles connaissances. Seuls font défaut, et pour cause, le professeur Alphonse Dulaurier et Cristobald Cahuzac, maître en diététique, directeur du  Centre de revitalisation longtemps fréquenté par le cercle d’amis. Le premier a choisi en 2005 la dolce morte pratiquée aux Pays-Bas. Le second s’est, lui aussi, suicidé, mais de façon plus classique. Une balle dans le cœur. Autour de ces protagonistes, des comparses croisés au fil des romans précédents, la tante Granceola, le cousin de Nil, Cyrille Razvratcheff, dont L’Archimandrite narrait le suicide. Par chagrin d’amour, prétendait-on. Or La Lettre au Capitaine Brunner apporte des révélations qui invitent à rouvrir le dossier. Révélations stupéfiantes, mettant en cause le père de Cyrille et faisant apparaître une vérité enfouie depuis des lustres. La boucle est ainsi bouclée, de surprenante façon.

 

Pas question, bien entendu, de la dévoiler ici. Pas davantage le passé dont Nil porte injustement le poids. Si on laisse de côté l’intrigue, fort bien conduite, l’agrément de ce roman réside dans les retrouvailles du lecteur avec des héros dont l’amitié repose sur des bases on ne peut plus solides : une passion pour l’Italie, singulièrement pour Venise. Le culte de Lord Byron. Le goût de la gastronomie. Celui de la langue, avilie, abîmée par la vulgarité de nos contemporains. Un dandysme revendiqué. Le rôle attribué à la religion orthodoxe. Plus généralement, la nostalgie de la culture, de l’élégance, du panache dont chacun d’eux, d’une manière qui lui est propre, pourrait se prétendre l’incarnation. L’auteur leur donne tour à tour la parole, consacre à chacun un chapitre sans jamais abdiquer son rôle de meneur de jeu. Ce qui lui permet de glisser des allusions et des commentaires sur l’actualité la plus brûlante. Il intervient directement, sans le moindre détour. Se met parfois lui-même en scène, sans travestissement. Quitte à suspendre son récit. Ainsi procédait Diderot, et il n’est rien de plus piquant. La seule allusion à Jacques le Fataliste suffit, du reste, à suggérer la qualité de ce roman, écrit, de surcroît, dans un style délectable.

 

Comme un bonheur ne vient jamais seul, voici que La Table Ronde a l’heureuse idée de rééditer Le Taureau de Phalaris. Il est sous-titré Dictionnaire philosophique. Après Diderot, Voltaire. Il s’agit d’un ouvrage publié en 1987 et où Matzneff fait, en quelque deux cent quarante mots, le tour des notions et des questions qui lui paraissent essentielles.

 

Le titre a de quoi surprendre quiconque n’est pas familier d’Épicure. Ou de la légende qui veut que Phalaris, tyran d’Agrigente, ait supplicié ses victimes dans un taureau d’airain rougi au feu. Peut-on, dans des conditions aussi affreuses, être heureux ? Oui, répond le sage grec, car la philosophie nous délivre de la souffrance. Matzneff lui emboîte le pas. De « Absolu » à « Zénith » en passant par « Amour » (pas moins de six entrées !), loin derrière « Syncrétisme » qui en compte onze, « Littérature », « Mort » ou « Éducation », un tour d’horizon des plus éclairants. Et d’abord sur l’auteur lui-même. Outre que ses choix le révèlent, et ses préoccupations majeures,  il se montre brillant pédagogue. Armé d’une érudition à toute épreuve, mais aussi paradoxal qu’il peut l’être dans ses autres écrits, quel que soit leur genre.

 

Quelques exemples pris quasiment au hasard : à l’article « Langue » : « De toutes nos maîtresses, la langue française est la seule qui puisse ne nous décevoir jamais. » À « Imbécile » : « Une des faiblesses de l’Évangile est qu’il se tait sur la bêtise, ce moteur cardinal de l’histoire humaine ». À « Amour », enfin, cette affirmation que certains esprits chagrins pourront lire comme un plaidoyer pro domo, ce qui n’enlève rien à sa portée : « C’est la nature cosmique, théandrique de l’amour qui rend vaine toute tentative d’isoler telle ou telle forme particulière de la vie érotique. »

 

 À quoi bon poursuivre ? Chacune des définitions suscite la réflexion, exerce le jugement, bouscule, à l’occasion, les idées reçues. Toutes font référence à l’histoire, profane ou religieuse, à la mythologie, à ce qui a nourri, au fil des siècles, notre civilisation. C’est, dira-t-on, le propre d’un dictionnaire philosophique. Certes. Mais celui-là est particulièrement stimulant.

 

Jacques Aboucaya

 

Gabriel Matzneff, La Lettre au capitaine Brunner, La Table Ronde, janvier 2015, 206 p., 17 €

Gabriel Matzneff, Le Taureau de Phalaris, La Table Ronde, janvier 2015, 344 p., 8,70 €

 

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