Chardin ou l’art de peindre la vie

Chardin
(1699-1799) ne peignait que des natures mortes (expression pour le moins incongrue que les anglophones traduisent plus normalement par still life) en parvenant à y inclure une vibration unique, une émotion toute particulière. Ses collègues commencèrent d’ailleurs par le railler, le désigner comme un peintre secondaire qui ne s’intéresserait qu’aux animaux morts, aux ustensiles de cuisine, aux fruits…

On sent bien toute la frustration de ceux-là même qui désirent, au plus profond de leur âme, parvenir à ce degré de perfection, mais leur éducation les empêchera de voir car… ils sont paralysés par la peur.

 

Oui, drôle d’époque que ce XVIIIe siècle où Choderlos de Laclos nous en a d’ailleurs si habillement dépeint les mœurs… Chardin est issu d’une famille d’artisans travaillant pour le roi, mais au lieu du travail du bois il préfère celui du dessin, et faute de moyens il apprend tout seul et peint donc – faute de pouvoir se payer des modèles – les animaux qui attendent de finir dans la casserole.

Si bien que son test pour entrer à l’Académie royale de peinture est du même acabit : Chardin présente sa raie pendue au mur. Mais les sociétaires sont plus enclins à l’introspection et, s’ils ne comprennent pas la magie de l’exécution, ressentent néanmoins ce que le peintre leur dit directement au cœur. Ils l’adoubent. Ce jeune peintre de vingt-cinq ans n’est pas un magicien mais un jeteur de sort, une espèce de sorcier pacifique, un saint. Saint Jean-Siméon Chardin.

 


Patient Chardin, en peinture mais aussi en amour. Après huit ans de patience car elle était plus jeune que lui, il épouse Marguerite : c’est le premier jour de sa seconde vie, pense-t-il (alors qu’il en aura finalement trois – car Marguerite décèdera assez vite, de santé fragile, et il se remariera après une décennie de deuil).

Il peindra par la suite son personnel, puis son fils et sa femme dans des scènes de la vie ordinaire, comme cet enfant au toton ou au château de cartes...

Patience donc, et longueur de temps, religion de Chardin qui ne peint qu’une seule toile à la fois, s’améliorant à chaque œuvre si bien que… les prix montent, montent trop vite, et ses amis se retrouvent dans l’incapacité d’acquérir ses nouvelles œuvres ; qu’à cela ne tienne, Chardin fera du troc, par exemple avec le peintre Le Bas, il acceptera son beau manteau contre un de ses tableaux.

 


Un beau jour il est convoqué à Versailles (1740). Il offrira Le bénédicité à Louis XV.

 

La peinture à ce niveau d’excellence n’est plus le résultat d’un praticien techniquement parfait, il s’agit plus d’un artisan poète qui crée des objets d’après nature plus vrais que nature, qui prolonge la beauté, la vie, des tableaux qui deviennent vie et nature, comme si la nature était le support de la beauté exaltée par la main de l’homme ; la nature devient le modèle à partir duquel la vie humaine peut s’amplifier et le tableau la caisse de résonance de cette déclaration faite à l’amour du beau… Chardin peint pour prouver que ce qui est est.

 

À soixante ans c’est la consécration, il est au sommet du monde. Débutent les cortèges d’éloges superfétatoires et autres stupidités inventées par des critiques en mal de mots qui publient tout et n’importe quoi – le bleu Chardin – sauf Diderot. Comme s’il pouvait être le seul à maîtriser une couleur, lui qui n’en utilise d’ailleurs que quatre grandes : la laque, les cendres d’outre-mer, la terre de Cologne et le stil de grain d’Angleterre ; autrement dit : le rouge, le bleu, le brun foncé olivâtre et le brun chaud à reflets dorés…


Mais ce qui crée ce malaise c’est l’inventivité de Chardin, il est le précurseur d’un courant qui va tout emporter d’ici quelques décennies, et comme il est le premier à parvenir à créer cette émotion indéfinissable qui rapproche le regardeur de ce qu’il ressent dans la vie, qu’il est le seul à imprimer cette sensation, à donner cette impression sur la toile, à faire de l’impressionnisme avant l’heure, il perturbe donc ces messieurs…


Vous peignez ? Non, j’impressionne.


Chardin crée le choc des images avant Paris-Match, il saisit le corps vivant pour imprimer la vie dans la toile. Il peint dans la joie, perpétuant une chose unique, renouvelant la vie, écrivant dans l’Infini…

 


Lui qui n’aura jamais mis les pieds en dehors de Paris (sauf pour aller à Versailles), il voyagera par ses œuvres qui sont désormais dans toute l’Europe – Russie et Angleterre surtout – et bientôt en Chine, en Inde, en Amérique… Chardin le sait, où ses toiles seront son œil présent à l’intérieur du futur.

 

Un roman biographique tout en pudeur, nuance et subtilité : Marc Pautrel s’invite dans la danse et, tel le magicien d’Oz, sans claquer les talons mais par la grâce des descriptions, nous dépeint ce qui est sans doute l’un des plus important épisode de l’histoire de l’art. Le basculement d’un monde l’autre... 

D’ailleurs, ne peint-on pas pour substituer à ce vieux monde usé le monde nouveau qu’on a édifié ?

 

François Xavier

 

Marc Pautrel, La sainte réalité – Vie de Jean-Siméon Chardin, Gallimard, coll. « L’Infini », janvier 2017, 160 p. – 16,00 euros

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