De la mort sans exagérer : poésie polonaise & prix Nobel

Fut un temps pas si lointain où le prix Nobel signifiait encore quelque chose, le temps d’avant la farce du chanteur qui s’est terminée par le scandale sexuel et financier que l’on sait ; il fut donc un temps, en 1996, où la littérature n’avait pas été pervertie par quelques vieux schnocks en mal de sensations, un temps où décerner le prix à un poète coulait de source, dès lors que l’on avait le candidat idoine.
Ainsi a-t-on entendu pendant plus d’une décennie le nom d’Adonis sur toutes les lèvres sans que jamais il ne soit prononcé le jour J, mais quel joli tremblement de feuillets et roulements de portes à tambours dans les bibliothèques feutrées quand on apprit que Wislawa Szymborska obtenait l’ultime distinction…

Là était le rôle, la mission, du comité Nobel d’aller sortir d’un anonymat de façade l’auteur immense que seul son lectorat national connaissait – plus quelques heureux curieux que les petits éditeurs rendent heureux en traduisant des textes venus d’ailleurs.
Voilà donc dame Wislawa Szymborska porteuse d’une poésie décalée, piquante, mordante, une langue ciselée au cordeau dans un habit qui se voudrait ordinaire alors qu’en réalité il illumine de mille feux comme la mariée le jour des noces. Mais c’est que nous sommes en Pologne, le pays de l’humour noir, l’esprit vif du résistant qui fait mine de supporter le joug soviétique mais qui s’en gausse au maximum, quitte à se faire des crampes d’estomac tant il rit sous cape.
Parfois cynique, souvent décalée, toujours juste, la poésie de Wislawa Szymborska rappelle en de nombreux points Zbigniew Herbert – ah ce monsieur Cogito, tout un poème, c’est le cas de le dire ! – et qui nous offrit en plus d’extraordinaires essais sur la peinture.


Avertissement

Un bon conseil :
N’emmenez pas de railleurs dans le cosmos.

Quatorze planètes mortes,
quelques comètes, deux étoiles ;
avant qu’on n’atteigne la troisième,
tout leur sens de l’humour se sera évaporé.

Le cosmos est ce qu’il est,
autrement dit : parfait.
Les railleurs ne lui pardonneront jamais.

[…]

À la trentième planète
(sur le plan désertique – impeccable),
ils refuseront même de quitter la cabine,
parce que bobo au petit doigt, ou à la tête.

Quel embarras, quelle honte.
Tout cet argent jeté dans le cosmos.


Car en Pologne il est une habitude en littérature, de tourner en dérision la frustration, de montrer le ridicule d’une situation tout en questionnant l’essentiel dans son apport à la question philosophique, ou métaphysique. Si bien que l’on œuvre très vite vers un discours spirituel qui ouvre des pans entiers de réflexions et déplace ainsi le texte vers plus que ce qu’il est.
Les poèmes et surtout les essais d’Herbert sont plus que des comptes rendus mais d’incroyables histoires qui dépassent la critique artistique.

Un chat dans un appartement vide

Mourir ! – ça ne se fait pas à un chat.
Car, enfin, que peut-il faire, le chat
dans un appartement vide ?
Grimper aux murs.
Se frotter aux meubles.
Rien n’a changé par ici,
et pourtant rien n’est pareil.
Rien n’a été déplacé,
mais rien n’est plus à sa place.
Et le soir, la lampe reste éteinte.

[…]


Les poèmes de Wislawa Szymborska surprennent par leur écriture obscure et tout aussi désinvolte, tragique mais aussi proche de la plaisanterie… Cet Est littéraire qui, du Livre du rire et de l’oubli au Château voire au Journal d’un fou, terrasse de par sa force narrative toute l’imagerie primitive d’un Occident désormais totalement perdu, noyé dans son consumérisme primaire et son multiculturalisme outrancier, apparaît ici comme une lecture salutaire tout aussi bien dans l’approche ludique qu’intellectuelle. Car l’âme slave perdure, vocifère, persiste et signe sa singularité pour rappeler que c’est dans l’essence de soi que se forge un Homme, au-delà des différences oblitérées comme passeport à l’outrance, et que l’identité forte n’est pas une tare mais bien l’un des éléments premiers, simples comme l’on dit en biologie, vecteur d’extrapolations possibles mais avant tout socle essentiel d’une culture. Laquelle, comme toute chose, ne repose pas sur du vent mais bien sur des origines solides, déterminées et inaliénables…

Retours

Il rentra. Ne dit rien.

Il était clair pourtant qu'il avait eu des ennuis.
Se coucha tout habillé.
Enfouit la tête sous la couverture.
Replia les genoux.
La quarantaine, certes, mais pas en ce moment.
Vivant – pas plus que dans le ventre de sa mère,
au-delà de sept peaux, dans le noir protecteur.
Demain il prononcera son exposé sur
l'homéostasie dans les vols transgalactiques.
Pour l'instant, recroquvillé, il dort.


François Xavier

Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009, préface & traduction de Piotr Kaminski, Poésie/Gallimard, juin 2018, 320 p. -, 10 €

 

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