Avant 1984

À l’école, la notion de futur antérieur m’amusait beaucoup. Cet antagonisme d’un futur passé, ou d’un passé prochain me comblait. Dans ce pays trilingue le français m’attirait donc plus que les autres idiomes. Et puis la découverte de sa littérature. De la manière dont l’amour était perçu dans toute sa complexité radicale mise à nu. Loin des canons germains. Et l’influence slave qui s’invitait. Il n’y avait pas d’amour simplement comme ça, mais un amour parce-que ; voire pas d’amour du tout, juste du désir… Du sexe, comme l’on mange ou l’on boit. Une fonction humaine comme une autre, finalement.
Soyons pragmatiques. Message simplificateur que l’on pratique dans le monde professionnel. Et si un tyran l’appliquait à la vie de tous ?
Evgueni Zamiatine est le premier à penser l’idée de manière littéraire en 1920, certainement influencé par la poigne soviétique qui enfermait son pays… Lui qui avait participé à la Révolution d’octobre, revenait de ses idéaux naïfs confronté au mur impitoyable de la dictature soviétique. Ainsi nous entraîne-t-il dans un drôle de monde où l’activité de ce que l’homme a de plus sublime – la raison – est contrainte par les mathématiques à ne servir qu’un idéal. L’individu n’est qu’une variable d’ajustement. Voilà pourquoi, comme l’écrit Zamiatine, il n’y a pas de dernière révolution, le nombre de révolutions est infini. Si l’Homme est encore debout, c’est bien qu’il réagit encore au bord du précipice. Seuls les montons se laissent emportés dans le précipice. Bientôt un sursaut ?
Exilé en France très tôt, Evgueni Zamiatine a toujours refusé les règles du jeu établi et s’en moque en projetant sur lui la lumière d’un avenir lointain et redoutable. Il porte ainsi en lui les germes qui vont donner un élan nouveau à toute la littérature anti-utopique anglo-saxonne et l’on sait quelle influence son livre a exercée, autant sur Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, que sur 1984 de George Orwell. Lequel, en 1946, publiait un article dans lequel il soulignait cette influence entre Nous et le livre d’Huxley…
 
Annabelle Hautecontre
 
Evgueni Zamiatine, Nous suivi de Seul, traduit du russe et présenté par Véronique Patte, préface de Giuliano de Empoli, préface dessinée de Vincent Perriot, postface de Jorge Semprun, coll. L’imaginaire, Gallimard, mars 2024, 336 p.-, 15€
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