Ninfa profunda : Georges Didi-Huberman interprète Victor Hugo

Pourquoi n’interprèterions-nous point autre chose que de la grande musique ?
Quand un artiste global, comme disent les critiques mainstream, de la trempe d’un Victor Hugo est étudié de très près par l’un des plus malins commentateurs de notre époque, à la fois philosophe, historien de l’art, musicologue, polyglotte et j’en passe, le résultat est, une fois encore, surprenant de justesse, éblouissant de savoirs et d’hypothèses ouvertes à tous les vents de la folie créatrice.
Victor Hugo n’était pas avare en inventions : poèmes, romans mais aussi dessins, peintures, croquis, lavis et autres aquarelles dont la contemplation provoque des sueurs, des émois, des palpitations…
Il faut dire que la femme n’est pas loin. Donc le désir est omniprésent, que ce soit dans l’évocation de la mer, la description d’une tempête ou la peinture des mêmes dans cette matérialité des tourments psychiques alors cristalisés sur la page.

D’ailleurs, il convient, à l’instar de l’essayiste qui nous averti dès la première page de nous tenir en retrait quand on s’approche de l’œuvre peint de Hugo, car à trop s’approcher on peut succomber au tomber-dedans… Oui, cette peinture est magique, étrange et porteuse d’éléments humains qui la font respirer. Intimement liée à ses écrits, sa peinture projette cette lutte inégale et perdue d’avance de l’homme avec l’élément, avec ce milieu aquatique, salé qui, de la femme désirée au monument océan, va l’avaler, avoir raison de lui, quelque soit sa vaillance, sa bravoure, son dessein…
 

Toute la femme, quel gouffre !
 

La force de Victor Hugo s’affiche dans sa résignation à ne jamais céder, même face à l’impossible, jurant ses possibles qu’il tentera quand même l’aventure, car il sait qu’il est partie prenante de ce milieu, qu’il ne sert donc à rien de vouloir s’y soustraire. « Pourra-t-on jamais supprimer le milieu fluide, l’élément matériel, l’air et l’eau du désir ? » questionne Georges Didi-Huberman. Nous connaissons la réponse mais raison de plus pour accepter d’être alors au centre de cette tempête qui va secouer la plus grande partie de notre vie. Car quel autre pêché n’a plus d’importance que de désirer une femme ?

Victor Hugo demeure foudroyé par ses désirs, démons qui vont transformer l’homme de lettres en artiste peintre, mais toujours dans la grande simplicité de l’être à nu face au tout immanent du monde réel : crayon de graphite, pinceau, un peu de gouache ou d’aquarelle, guère plus… Une technique et une approche qui lui permettent de demeurer en osmose avec la nature, en attache avec son sujet. « Un dessin de Victor Hugo ne détache pas la chose visuelle de son fond comme une page blanche détache la lettre qui y est inscrite. » En effet, la présence qui habite l’œuvre relie le fond qui déborde du milieu fluidifié dont les formes bougent sous l’attrait de l’œil attentif, rythme du rêve hugolien.

Les odalisques sont des soleils d’encre que Gaëtan Picon avait le premier su voir en leur authentique valeur primaire, des dessins de poésie antithétique qui en appellent au tombé, à l’échoué par grands fonds de la mélancolie du désir inassouvi, cependant amorti par la contemplation de la beauté à portée de mains. L’œil y croit quand le corps sait qu’il n’y aura pas droit, qui est alors dedans, qui est alors devant ? Le jeu du prisme du regardeur fasciné, ébloui dans les phares de Guernesey, et qui se laisse faire, sous le charme, hypnotisé, percevra alors le décor, l’habit de la belle, ces plis charmants qui confirment la forme d’immanence du rapport sexuel.
Il frémira rien qu’au toucher du papier…


Ah ce pouvoir de l’image… laquelle « ne délivre pas qu’une imagerie de formules bien trouvées : ce qu’elle vise relève toujours d’une morphologie, d’une structure fondamentale de l’être et du monde ». C’est quelque chose d’immense, la mise en perspective de ce milieu qui obsède tant Hugo, et qu’il tentera concrètement de rendre lisible, par la mimésis ou l’abstrait, « une tache, un rythme peuvent être regardés comme une sismographie tellurique ou comme une délicate partition musicale. »
Quand on vous disait qu’Hugo s’interprète aussi… Musique maestro…

François Xavier

Georges Didi-Huberman, Ninfa profunda – Essai sur le drapé-tourmente, 41 illustrations couleur, Gallimard, coll. « Art et artistes », avril 2017, 150 p. – 19 €

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