Images & mémoire de la douleur

Chaque image est un carrefour mais comme elles durent plus que l’instant qui a suffi à les capturer, aussitôt un dilemme s’invite : dans quelle mémoire les archiver ? La mémoire dure de l’Histoire ou la mémoire vive de la vie ?
Comment les interpréter donc comment les penser ? Vers où aller, de quoi dépend notre décision, quelle en sera la conséquence ? Sommes-nous, d’ailleurs, noyés par les images vomies par tous les médias et autres supports numériques à longueur de temps, oui, sommes-nous en capacité à comprendre, à analyser quoi que ce soit en opposition à ce que les dominants tentent de nous imposer ? Ne sommes-nous pas lassés, saturés, absents finalement… puisque d’un simple geste, d’un pouce vaillamment levé, nous validons ou nous zappons, tel César, droit de vie et de mort digitale dans cet univers virtuel mais si terriblement dangereux.

Avec ce quatrième volume de la série des Ninfa, Georges Didi-Huberman aborde l’épineuse question d’après la mort, ce qu’il y a une fois que la caméra du journaliste s’en est allée mais que la douleur, elle, s’est développée, emprise totale sur les autres, ceux qui restent, qui pleurent et se lamentent autour du défunt, jurent vengeance… Cette étude artistique et philosophique trouve son point de départ dans une photo de Georges Mérillon, la Pietà du Kosovo (1990), qui déclencha une tempête médiatique et valu à son auteur un prix prestigieux.

En huit chapitres hautement documentés, s’appuyant comme toujours sur la pratique chère à Aby Warburg, Didi-Huberman nous plonge au cœur d’un mystère vieux comme le monde : le deuil. Traversant l’Histoire d’un extrême l’autre (de l’islam au christianisme), les Hommes affirment leur volonté de mémoire comme celle de durée, cherchant à prolonger l’événement… Mais peut-on vivre dans le culte de la mort, ces codes ancrés dans l’acte de vengeance qui voit les défunts s’accumuler dans chaque camp ? L’explication possible verrait alors une attirance dans cette danse infernale, une forme d’art, une beauté sacrificielle qui justifierait au-delà des codes d’honneur le fait de porter le coup fatal.
N’y a-t-il pas une once de voyeurisme à ainsi exposer ces images de lamentations, à couvrir ces enterrements qui devraient demeurer dans l’intimité de la famille ? Robert Capa rapporta des images effrayantes d’Espagne, les commentateurs s’enfoncèrent dans le pathos pour les accompagner. Mais doit-on les analyser plutôt que de les oublier dans le malheur personnel de ces inconnus devenus des icônes par le truchement d’un photographe ? De témoins les journalistes deviennent des voyeurs, puis des incitateurs à perpétrer le massacre, à surenchérir à la violence pour être en première page le lendemain… Sans les caméras le Rwanda aurait-il fait autant de morts ?

Et une fois encore, ce sont les femmes qui sont à l’honneur, bien malgré elles : les voilà foudroyées par la douleur, visages crispées, cheveux en bataille, hurlant leur désespoir… et soudain propulsées à la face du monde dans le rôle d’un représentant de commerce pour marchands d’informations. Il n’y a plus de pudeur, les artistes contemporains s’emparent à leur tour du phénomène sous de beaux prétextes quand on devine plutôt un manque d’imagination et une œuvre facile à réaliser et surtout un buzz garanti. Une fois encore sans se soucier du malheur d’autrui ainsi commercialisé, diffusé au-delà de tout, sans la moindre remise en question. Quelle éthique de l’artiste ?
Laissons le défunt reposer en paix, détournons les yeux pour que les proches ne soient pas importunés ; le monde baigne suffisamment comme cela dans le malheur quotidiennement entretenu par les médias. Par contre, pour approcher au plus près les subtiles nuances de ces instants cruels, demeurons dans le silence et ouvrons cette Ninfa dolorosa

 

François Xavier

Georges Didi-Huberman, Ninfa dolorosa – Essai sur la mémoire d’un geste, 61 illustrations couleur et noir & blanc, Gallimard, coll. « Art et Artistes », mars 2019, 352 p.-, 29 €

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