Thierry Horguelin : le bonheur par la contrainte

Quand elles ne sont pas bavardes à outrance et saturées ad nauseam d’indications aussi prétentieuses qu’inutiles, les quatrièmes de couv’ pèchent par modestie et par excès de contention. Ainsi celle des Alphabétiques de Thierry Horguelin, qui dévoile une naissance montréalaise et une vie établie à Liège (visiblement au moins, l’homme ne redoute pas les périphéries), évoque quelques recueils de nouvelles ou de proses brèves, mentionne une rubrique des jeux tenue dans un journal indépendant et l’existence d’un blog, locus-solus-fr.net. Puis basta.


Pour être juste, il aurait fallu ajouter qu’Horguelin est un authentique professionnel de l’édition (il fait partie de l’équipe du Cormier, excusez du peu) ; un érudit, fin connaisseur de la littérature (avec un penchant pour l’anglaise, qu’il savoure dans le texte), de la critique et des formes à contraintes ; un esprit mobile, insaisissable, aux mouvements inattendus, un peu à l’image de l’Odradek kafkaïen ; enfin, à qui a le privilège de le connaître, un adepte de cet art majeur de la conversation d’avant l’ère de la communication, où ce n’était pas pédanterie mais courtoisie élémentaire que d’avoir du vocabulaire et des références.


Bref, un honnête homme, avec sa mise so british ? Méfiez-vous de la cup of tea qui dort… Car ce discret n’a rien moins qu’offert à notre XXIe siècle débutant ses Exercices de style version 0.2. Certes, le rapprochement avec Queneau est aisé dès que le principe de base est énoncé, soit la déclinaison d’une situation au déroulement invariable : ici, en l'occurence, un plan drague calamiteux débouche systématiquement sur le tabassage en règle du courtisan maladroit. L’on embraye directement avec la dimension perecquienne de l’exercice, dans la mesure où la complexité formelle est portée à l’exponentielle, par le choix du tautogramme.


Alors, oui, écrire une historiette dont tous les mots commenceraient par la lettre « e » ou « a », quel mérite tirer d'un tel divertissement pour atelier d'écriture ? Mais soumettre vingt-six fois sa syntaxe à cet impératif, voilà qui relève du tour de force. Horguelin se mue en artificier et tire ses fusées ainsi que dans un défilé carnavalesque. Le désir se déploie avec emphase, quand le « vit vibrionne », ou se résout en coït laconique, « fiasco façon Félix Faure ». Les insultes s’abattent dru sur l’importun, « Jocrisse ! Judas ! », « grand gnou ! », avant que pleuvent les coups, « Bagarre ! Baffes ! Bing ! Bardaf ! ».


À la face offusquée des puristes qui crieront au remplissage de pages comme s’il s’agissait de phylactères, il s’agira de brandir la délicate alternance des octosyllabes et des monosyllabes du poème en « L » ; la maestria de la « phrase proustienne » qui se déroule en spirale, obligeant à tourner le volume façon gidouille ; les mille et une prouesses qui ponctuent cet abécédaire sati/yrique.

L’inventivité le dispute à la drôlerie, et c’est la magie de ces historiettes à dimension de lettrines que de nous faire regretter, eux que l’on aura pourtant à peine entrevus, les « huit hédonistes » hantant Hamoir, « Katia, kiosquière kasher », « Quasimodo qui queute quotidiennement Queenie », et toute la clique. La mise en images très soignée de l’illustrateur Mathieu Labaye contribue quant à elle à encrer ces saynètes drolatiques entre machinerie roussellienne, objets bouleversants du surréalisme et BD des années 70. Un univers iconographique qui leur sied à ravir.

De la typographie à l’architecture globale, du dessin aux mots, tout concourt donc à faire d'Alphabétiques un livre-objet, non identifiable forcément, dont la beauté rime avec virtuosité et rareté.


Frédéric SAENEN 


Thierry HORGUELIN, Alphabétiques, mis en images par Mathieu LABAYE, L’herbe qui tremble, 15 €.

Sur le même thème

1 commentaire

azertyuiop
azertyuiop

Nous allons illico et au plus tôt acquérir l'ouvrage de ce délicat et discret vieux camarade dont le talent, la gentillesse, l'érudition modeste n'ont d'égal que le charme de son sourire. Je lui doit, en outre, la découverte enthousiaste, il y a quelques temps, du drolatique Donald Westlake et, plus récemment, du merveilleux conteur du vieux Paris, Henri Callet...  Merci, Thierry ! ! !