Entretien avec Adélaïde de Clermont Tonnerre à propos de son roman "Le Dernier des nôtres"



Quelle est la genèse de votre livre ? Pourquoi avoir choisi pour thème principal, la Shoah, le drame absolu à l’origine de tous les rebondissements du
Dernier des nôtres ?

Je ne dirais pas que j’ai choisi ce thème. Les personnages se sont imposés à moi. D’abord Werner puis tous les autres et je suis arrivée à la Shoah en situant l’histoire dans les années soixante dix.

Beaucoup de nos idées actuelles sont nées à ce moment là : l’écologie participative, le retour à la nature. Mais là où il y a quarante ans, ces notions naissaient dans l’exubérance, la joie, elles surgissent actuellement dans la tristesse de la crise. Il y a certaines similitudes entre les seventies et notre époque. Le terrorisme avait alors le visage des Brigades rouges, pour nous, c’est Daech.

 

Et paradoxalement, ce bonheur, cette effervescence  existaient en partie en opposition avec le passé très proche, à savoir la guerre, l’horreur de la Shoah. Les gens étaient en quelque sorte forcés de croire à l’avenir alors que pour notre génération, c’est tout le contraire. Cette décennie avait quelque-chose de magique puisque l’argent n’était pas, loin de là, la seule valeur.

Je me suis donc demandé quel serait le tabou qui rendrait impossible un amour dans ces années là et c’est comme ça que j’ai imaginé le passé de mes personnages en résonnance profonde avec la Shoah. De plus,  Je m’intéresse à la période car j’avais un grand père, grand résistant qui malheureusement est parti sans avoir jamais parlé de son combat contre les nazis.

 

Pensez-vous que nous pouvons être tenus pour responsables des actions commises par nos ancêtres, comme certains semblent le penser dans votre livre ?

C’est l’éternelle difficulté. Sur le papier, c’est non, bien évidemment. En réalité, c’est plus complexe. Il y a le poids de l’inné et de l’acquis, il y a la résilience. Un enfant de criminel ne devient pas criminel, c’est sûr.  Je parle souvent de la volonté et de la grâce : jusqu’au se bat-t-on pour mener à bien un projet ? Quand abandonne-t-on ? Dans le cas de Werner qui est rattrapé par ce truc trop fort, c’est d’autant plus injuste que sa mère est morte en le mettant au monde qu’il a été séparé de sa famille à deux ans, et adopté dans un pays qui n’est pas son pays d’origine. Pourtant, Il n’en sort pas indemne, loin de là.

 

Pensez-vous qu’une justice sauvage est admissible à l’encontre des bourreaux les plus abjects, dans votre livre, les anciens nazis, avec le risque de se tromper de personne ?

Sur le fait de savoir si des individus indépendants peuvent rendre leur propre justice, non, c’est impossible mais je conçois que certains confrontés à l’horreur puissent se la poser.

Quant à présenter d’anciens nazis devant la justice, même après soixante dix ans, je pense que c’est parfaitement juste. A ce niveau d’horreur, il n’est jamais trop tard pour juger. Seul un jugement peut établir les faits même aussi longtemps plus tard. Dans tous les cas, il faut rendre justice, pour les victimes du passé, mais aussi pour les survivants. Judith, dans mon roman a vu sa vie détruite par les exactions de certains nazis qui ne peuvent rester impunis et doivent être jugés le plus légalement du monde.

 

Tous vos personnages, Werner, Rebecca,  Judith même,   vivent avec une grande intensité : est-ce du à l’effervescence de New York, à la nécessité de survivre au nazisme ?

Tous vivent en réaction contre les années passées et ont l’obligation d’aller de l’avant.  De plus, je ne prends qu’une petite partie de leur  vie, je fais un focus sur leur existence actuelle dans leur petit groupe, d’où peut être cette impression d’efficacité. La notion  d’amitié est très importante aussi, leur groupe dans lequel, ils sont très vivants, très présents est indéfectible. Werner, comme les autres ne peut pas vivre seul.  Il y a aussi à travers le fonctionnement de cette communauté d’amis, un questionnement sur la solitude.

 

Certaines scènes comme la naissance de Werner sont d’une efficacité inouïe. L’avez-vous écrite d’un seul trait ou l’avez-vous reprise  plusieurs fois ?

J’écris d’abord la scène, puis je polis, je réécris. Il y a une sorte de magie noire dans l’écriture, dans le fait de transmettre des sentiments aussi forts. Là encore, je parlerai de grâce. Il y a dans un premier temps comme un surgissement de soi puis après s’élabore quelque-chose de plus construit. Je n’appelle pas ça de l’inspiration, car l’inspiration vient d’ailleurs.

 

Quelle est la place de la documentation dans votre livre ? Je pense à l’opération Paper Clip par exemple que personne ou presque ne connaît.

Oui, je me suis beaucoup documenté, car quand ce thème s’est imposé, je me suis posé la question de ma légitimité : ai-je le droit d’aborder un tel sujet  par rapport aux enfants ou petits enfants des gens directement touchés par le nazisme ?

J’ai alors découvert cette opération Paper Clip,  ou encore l’horreur de ce bloc 24, en effet très peu connus.

 

Avez-vous conscience que l’accueil du Dernier des nôtres pourrait être eventuellement contrasté ? Que le fait de vous être accaparé un sujet aussi sensible que  celui de la Shoah pourrait vous être reproché ?

Je peux être critiquée, mais j’ai écrit cette histoire avec beaucoup de respect, beaucoup d’émotion. Ce thème n’était pas un choix, il est en lien avec mon histoire familiale, mon  grand père résistant. D’autre part, je crois qu’on n’apprend rien de l’histoire et qu’il faut en permanence  répéter, parler de l’horreur pour qu’elle ne reproduise plus. J’ai écrit un livre dans lequel on s’attache aux personnages, des jeunes gens et je souhaite que les adolescents puissent le lire  à la  fois comme un roman d’aventures et  en même temps, apprendre.

 

 

Après un parcours classique, Normale sup, un passage par la banque, avant de revenir à l’écriture, quelle est votre urgence à écrire ?

Quand je n’écris pas, je ressens comme un grand vide, j’ai besoin de cette partie créative. A travers le roman, je vis mille vies, il y a comme un surplus d’existence dans l’écriture. La structure du temps devient un concentré de vie, c’est très addictif. Je ne fais pas d’autofiction pour le moment car j’ai envie de vivre d’autres vies et de les raconter.

Il est vrai que l’écriture coupe de beaucoup de choses mais la vie n’est faite  que de choix.

  

Après Fourrure, le Dernier des nôtres, quel est votre projet ?

Un roman très contemporain, je ne peux en dire plus.

 

Propos recueillis par Brigit Bontour


Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le Dernier des nôtres, Grasset, août 2016, 496 pages, 22 €

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