Tout terriblement : la poésie de Guillaume Apollinaire

Le 9 novembre 1918 la grippe espagnole emportait Wilhelm de Kostrowitzky, sujet polonais, né à Rome en 1880, plus connu sous son nom de plume de Guillaume Apollinaire ; et comme la faucheuse pratique un humour noir piquant, la foule grondait sous ses fenêtres du boulevard Saint-Germain, scandant à l’encontre du Kaiser A mort Guillaume ! A mort Guillaume !
Nous étions à deux jours de l’armistice de la Grande Guerre, et le poète des cubistes s’en-allait, bercé par des cris de haine… Terreur du passage, lui qui n’avait pas que des amis sur la place, sa défense des peintres de l’avant-garde lui ayant octroyé bien des inimitiés, en plus de son caractère parfois emporté qui l’avait poussé à la dispute avec certains amis, notamment son premier éditeur devenu par la suite le marchand du siècle.

Quand il publia Alcools au printemps 1913 (recueil majeur de son œuvre, vendu à ce jour à plus d’un million et demi d’exemplaires) il envoya un exemplaire accompagné d’une lettre à Kahnweiler, revendiquant une défense du cubisme hors de l’attrait commercial du marchand : « J’apprends que vous jugez ce que je dis sur la peinture n’est pas intéressant, ce qui de votre part me paraît singulier. J’ai défendu seul comme écrivain des peintres que vous n’avez choisis qu’après moi. » Une hache de guerre déterrée pour des propos pour le moins risqués puisque c’est Kahnweiler qui lui présenta Braque…

Mais tout comme pour Céline, distinguons l’homme de l’œuvre, et gardons-lui sa place au sein des phares de la poésie française, aux côtés de Hugo, Baudelaire ou Rimbaud, voire Mallarmé… Car cet homme agité, vivant du journalisme et de la critique, à l'égo fort développé, n’avait de cesse de noircir agendas et cahiers, feuilles, notes éparses afin de ne pas laisser échapper une idée, une formule, un mot saisi au vol lors d’une exposition, lecture, discussion… Il aimait aussi rêver, comme tout poète, s’extirpant parfois des mondanités pour mieux laisser la courbe d’une comète lui illuminer le regard.

Il reconnaîtra sans coquetterie que chacun de ses poèmes commémore un moment de son existence ; ainsi Alcools a-t-il été composé par résonnances, associations, miroirs et lignes de fuite, comme nous le précise Laurence Campa dans sa préface. Il en sera de même pour Calligrammes qui reprendra sa chronologie personnelle. Vivre sa poésie, pourrait être sa devise, une manière de ne jamais sombrer dans les habitudes et les canons d’un classicisme qu’il ne partage pas. Quitte à en rire, se jouant des chronos en les broyant dans un kaléidoscope narratif.

Cette anthologie préparée par Laurence Campa nous ouvre un panorama où Apollinaire apparaît dans toute l’inquiétude identitaire qui est la sienne, questionnant aussi bien l’élan d’amour que l’âme en guerre, voire l’image instable qui ouvre tant de possibles… Au lecteur de s’approprier l’image qui lui parle, aidé en cela par les illustrations choisies dans le champ qu’aimait Apollinaire : Chirico, Picasso, Delaunay, Laurencin…
Objet littéraire complet, faisant ce tout où toutes les images parlent la même langue (peinture comme poème), celle « du désir et de l’inquiétude qui se chante toujours au présent ».

François Xavier

Guillaume Apollinaire, Tout terriblement – anthologie, 40 illustrations, préface de Laurence Campa, Poésie/Gallimard, octobre 2018, 152 p. – 8,30 €

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