Quand Lou écrivait à Guillaume Apollinaire

Dès la seconde lettre, on est emporté par la force évocatrice de l’écriture érotique ; d’ailleurs l’éditeur ne s’est pas trompé, nous livrant à côté le fac-similé de cette lettre torride à l’écriture ronde, petite mais correctement lisible, qui nous montre une Lou enflammée, soumise, implorant une action ferme, poussée, violente ; être possédée toute entière, complètement, profondément, quelle qu’en soit les conséquences, la position, l’intention, se donner toute entière est son seul dessein…
Est-ce ce trop d’appétit inassouvi qui lui fait commettre quelques fautes d’orthographe ? Est-ce ce caractère libertaire et joyeux qui la conduit à une ponctuation fantaisiste, mots soulignés, espaces irréguliers, petits dessins ?
Il est indéniable que Lou était excessive…

Louise de Coligny-Châtillon – dite Lou – et Guillaume Apollinaire se rencontrent à Nice à la mi-septembre 1914, puis se retrouvent à Nîmes début décembre, jusqu’au 16 quand Apollinaire est incorporé au 38e régiment de campagne. Ils se retrouvent pour une permission à Nice, fin janvier 1915 et enfin, une dernière rencontre aura lieu à Marseille, le 28 mars 1915… Lou ira s’installer à Paris, rejoindre son amant Toutou, tandis qu’Apollinaire monte au front.
Le 10 août 1915 il est officiellement fiancé à Madeleine Pagès, rencontrée dans le train entre Nice et Nîmes le 2 janvier 1915. Il le retrouvera le 29 décembre à Oran, lors d’une permission.
Etrangement, la correspondance avec Lou ne s’arrête pas après leur séparation du 28 mars 1915, il faut dire que la passion érotique s’est muée en amour… Un changement radical dans leur rapport que le poète supporte mal, une période de souffrance qui le marque quand Lou s’étourdit dans un tourbillon d’amants qu’elle n’hésite pas à qualifier de gigolos.

La dernière lettre d’Apollinaire date du 18 janvier 1916, il veut l’oublier et demande la main de mademoiselle Pagès. Se seront ces lettres dernièrement découvertes qui permettent de resituer les poèmes d’Apollinaire réunis dans Ombre de mon Amour : finies les hypothèses sur l’état d’esprit de Lou, femme légère, d’une grande vitalité au langage haut en couleur, pratiquant une liberté de ton assez parlante… Il n’en demeure pas moins qu’au-delà la passion charnelle, il existe aussi une femme soucieuse de conserver les liens d’une amitié vraie avec un poète qu’elle admire, nous rappelle Pierre Caizergues dans sa préface, lui qui a découvert ce nouveau lot de lettres dans les archives d’Apollinaire. Lou sent, devine, l’éloignement de Guillaume mais n’en démord pas moins à demander le respect de l’engagement pris des deux lettres hebdomadaires. Mais le silence sera souvent la seule réponse du poète, le lien s’étiole inexorablement.

Malgré les différentes péripéties qui accompagnèrent les publications de la correspondance d’Apollinaire, ce nouvel ensemble, même s’il ne recouvre pas la totalité des lettres écrites par Lou, participe à repositionner l’image de cette amante indomptable et corrige l’idée d’une liaison à sens unique où l’opprobre était jetée plutôt sur Lou que Guillaume.
En amour, les histoires finissent mal en général, et les comptes sont bien souvent à égalité. Ici aussi, parité sera désormais la norme.

François Xavier

Louise de Coligny-Châtillon, Lettres à Guillaume Apollinaire, édition établie, présentée et annotée par Pierre Caizergues, Gallimard, octobre 2018, 384 p. -, 12 €
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