Et pourtant elles tournent…

Durant la nuit du 11 septembre 1853, la veillée fut longue dans la maison que Victor Hugo occupait à Jersey. Le poète en exil avait en effet réuni sa famille et quelques proches autour du médium Delphine de Girardin. On doit à Auguste Vacquerie d’avoir consigné l’étrange dialogue entre l’assemblée et l’esprit convoqué, qui n’était apparemment autre que celui de la fille, récemment décédée, du prestigieux hôte. Tout se termina vers 1h30 du matin, dans l’émotion la plus profonde et les larmes abondantes, après que Léopoldine eut certifié être heureuse et promis de revenir parmi les vivants prochainement. Cette séance de spiritisme est, d’après Guillaume Cuchet, la plus célèbre de l’histoire, en tout cas elle passa à la postérité via la littérature, puisque Hugo, rongé par le virus médiumnique, quand il n’entrait en contact avec ses chers disparus, se plaisait à converser avec les mânes de Goethe, de Dante, de Shakespeare.


Prendre langue avec les trépassés, en attendant qu’ils fassent grincer ou basculer quelque meuble, ou qu’ils transmettent un message écrit en investissant la plume d’un des participants, n’est-ce pas un loisir éminemment malsain, voire périlleux ? Et à quelle extrémité de détresse doit-on être parvenu pour vouloir entrer en contact avec les morts, leur quémander des conseils, s’enquérir de leur petite santé et de leur localisation spatiale exacte ?


L’étude sur « les voix d’outre-tombe » ici présente est un modèle de scientificité. Pour envisager un objet susceptible d’être soumis au jugement moral, au mépris ou à la moquerie, Guillaume Cuchet prend le parti d’en traiter en herméneute et confronte à toutes les disciplines du savoir ce qui fut à la fois un phénomène de mode, un engouement de classe, une pratique interrogée par la science et un mouvement religieux.


Et dire que la vogue du spiritisme prend sa source dans ce qui ressemble à s’y méprendre à une blague de gosses ! Tout commence dans une bourgade américaine au nom de film d’épouvante, Hydesville, située dans l’ouest de l’état de New-York, au printemps 1848. La famille Fox, constituée d’un couple d’honorables fermiers puritains et de leurs filles, s’installe dans une maison dont la réputation est d’être hantée. Dès les premiers mois, les jeunes Maggie et Kate prétendent entendre des bruits suspects, des rappings et autres knockings, puis affirment être entrées en contact avec leur auteur, le fantôme du cru. Les enfants furent non seulement prises au sérieux par leurs parents, mais le voisinage ne tarda guère à s’en mêler, et ce sont des amis qui imaginèrent d’élaborer un code alphabétique afin de recueillir la parole venue de l’au-delà. L’aînée, Leah, servit quant à elle d’imprésario à ses cadettes ; on lui doit d’avoir garanti l’effet tache d’huile du phénomène, à travers les nombreuses conférences qu’elle prononça devant des parterres de curieux mais aussi de romanciers ou d’intellectuels (elle eut par exemple pour auditeur le fameux Fenimore Cooper). Leah professionnalisa très rapidement les séances en les rendant payantes. De nombreuses brochures se mirent à fleurir aux États-Unis et toute une terminologie se développa pour décrire cette stupéfiante nouveauté.


Le « spiritualisme » (on l’appelait encore ainsi) américain s’exporte en Angleterre, puis en Allemagne, dès 1852-53. Des « somnambules » ou des « extatiques » – souvent des femmes – franchissent l’Atlantique. Dans un climat d’hallucination collective ou d’épidémie, l’énigme du table moving est posée aux scientifiques du Vieux Continent : nombreux sont les sceptiques, mais légion les convaincus. Tant et si bien que Guillaume Cuchet identifie cette mode comme l’un des premiers « américanismes de la culture européenne », juste après l’antiesclavagisme issu du succès de La Case de L’Oncle Tom.


Tout ceci ne nous amène qu’à la page 60 de l’ouvrage captivant de Guillaume Cuchet qui, on l’aura compris, aura définitivement soclé dans la mémoire fantasmatique française une pratique qui au départ peut paraître bien anecdotique. Pour ce faire, il évoque le fondateur du spiritisme, Hippolyte Rivail, mieux connu sous le nom d’Allan Kardec, qui forge le mot et la doctrine en 1857, dans son Livre des esprits. Mais le grand mérite de l’étude est de ne pas se cantonner à la paraphrase ou à la critique (fort aisée aujourd’hui) de ce qui figure dans l’évangile kardécien. Guillaume Cuchet montre en effet à quel point l’essor du spiritisme ne pouvait survenir qu’à ce moment précis de l’histoire, et comment il entre en congruence avec une multitude d’autres courants de pensée (le socialisme utopique, le catholicisme, le libéralisme). En outre, le spiritisme n’aurait sans doute pu se développer dans un monde qui n’aurait pas encore fait la part belle entre science et magie, avec des technologies naissantes comme le télégraphe ou la photographie…


La sociologie surgit à chaque chapitre, selon des angles parfois inattendus. Guillaume Cuchet évoque ainsi la croisade antispirite, crucial pour comprendre les débats d’une époque, et qui est mené aussi bien du côté de l’Église que des laïcs pétris de rationalisme. Il explique également l’engouement pour le spiritisme dans une société où l’enfant, investi d’un nouveau capital affectif, devient l’objet d’un « deuil romantique » qui n’avait pas cours dans l’Ancien Régime ; une position qui repose sur un changement de donne démographique, les enfants mourant de moins en moins jeunes et étant dès lors l’objet d’une sentimentalité accrue. Enfin, le spiritisme est en permanence évalué selon que l’on est aristocrate, bourgeois ou ouvrier, dans une perspective classiste très révélatrice des clivages marquant la société du Second Empire.


Mais le propos s’élargit indéfiniment quand Guillaume Cuchet lie la passion spirite à la soif de connaissances de l’univers, et plus précisément aux avancées de l’astronomie. Le discours sur la pluralité des mondes, déjà brillamment esquissé par Fontenelle deux siècles auparavant, se trouve réactivé à la moitié du XIXe siècle sous la plume de penseurs politiques comme Blanqui, dont L’Éternité par les astres suggérait l’idée d’un cosmos constitué de dimensions parallèles. Un néant peuplé de morts ? Un purgatoire à dimension sidérale ? Il suffit d’interroger : Esprit, es-tu là ?

Au générique de fin de cette somme, nous retrouvons les sœurs Fox, qui achèveront leur longue vie dans l’oubli, l’alcoolisme et, pire, le reniement. Car en 1888, Kate Fox déclara que les bruits d’antan à Hydesville n’étaient que « fumisterie ». Un jeu d’enfants qui allait vite dépasser les limites du grenier où il fut fomenté pour nourrir les fantasmes, les craintes et les espoirs de toute une époque. Hélas, l’enquête de Guillaume Cuchet s’arrête en 1875, alors que le spiritisme se voit discrédité par de nombreuses arnaques, dont la plus retentissante demeure l’affaire Davenport. La communication avec la dimension souterraine ou surréelle de l’existence reviendra hanter maint artiste ou philosophe jusque dans les années 30. On pense à Freud ou aux surréalistes, mais ceci est une autre histoire. À votre guéridon, euh, votre bureau, Monsieur Guillaume Cuchet, pour aussi bien nous la narrer.


Frédéric Saenen


Guillaume Cuchet, Les Voix d’outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société au XIXe siècle, Seuil, Collection « L’univers historique », octobre 2012, 460 pages, 25 €

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