L’histoire de France sous le regard des peintres et de ceux qui l’ont faite

Pour faire revivre les grands moments de notre histoire, se déploient 115 tableaux pleins de rumeurs et de fureurs, de feu, de sang, de tendresse parfois, d’ordres stratégiques et de mots politiques, de rois couronnés, d’ambassadeurs, de soldats et de « fédérés », de bannières et de drapeaux, de panache en somme. La fierté, la grandeur, les erreurs d’une nation qui s’est construite, défendue, rassemblée en une vingtaine de siècles présentées par des artistes qui ont pris leurs pinceaux pour qu’en se référant à l’image, la mémoire n’oublie rien. Beaucoup d’entre eux ont peint ces tableaux épiques et héroïques, « savants et grandiloquents » au cours du XIXe siècle, siècle qui se fait un devoir de relire le passé sous l’éclairage de la gloire, du legs transmis, du peuple et de la patrie et d’en célébrer les faits, les hauts et les bas. Certains noms sont peu connus, sinon inconnus, d’autres sont renommés, mais pour des raisons différentes car leurs talents s’est exercé ailleurs que dans ce « grand genre » qu’est à l’époque la peinture d’histoire. Tous s’enflamment devant les marques de bravoure, les mythes entretenus, les instants décisifs qui changent le cours des choses. Ils mettent l’éloquence des postures au service des chefs et des vainqueurs. Ils adoptent des accents sombres quand un duc est assassiné ou un proscrit revient d’exil, ils saluent Pharamond porté sur le pavois, Philippe le Hardi à la bataille de Poitiers et La Fayette à celle de Yorktown, Louis XIV devant Valenciennes, La Pérouse partant explorer les mers, les souverains russes accueillis par le président Loubet.

Si la liberté de créer est en principe assurée, il arrive que répondant à une commande officielle, le peintre voit sa latitude de composition réduite, comme ce fut le cas pour Antoine Jean Gros qui suivit « un programme iconographique bien précis » pour la commémoration d’Eylau, victoire incertaine. Une notice indiquait la position des armées, les costumes, le paysage prussien en hiver. Surtout, il dut souligner la compassion de l’Empereur et éviter de trop montrer les morts du côté français. Certains peintres mettent en valeur avec un talent sûr des anecdotes qui seraient sans eux oubliées. D’autres veillent habilement à respecter la hiérarchie, comme le fit Edouard Louis Dubufe chargé de représenter une des séances de négociations du Congrès de Paris, qui se déroula du 25 février au 30 mars 1856 et au cours desquelles se rencontrèrent les émissaires des puissances désireuses de mettre fin à la guerre de Crimée. Ailleurs, « sans réelle qualité picturale », le tableau de Jules Arsène Garnier n’est qu’une minutieuse galerie de portraits de politiciens, réunis à la Chambre des Députés, le 16 juin 1877. Au milieu de cette centaine de visages anonymes, quatre au moins sont identifiables, ceux de Gambetta, Clemenceau, Jules Ferry et Thiers. Autre source d’inspiration, les chroniques, qui servent de trames, notamment lorsqu’il s’agit d’épisodes anciens. Horace Vernet s’appuie sur un texte écrit en 1260 par l’abbé François de Mézeray pour évoquer l’attitude de Philippe Auguste face à ses barons et mettant sa couronne en jeu avant Bouvines. La vérité historique compte souvent moins que les intentions propres à l’auteur de la toile qui peuvent le cas échéant diverger par rapport aux  messages que les commanditaires pour leur part, veulent transmettre.


 

Delacroix, Elisabeth Vigée Le Brun, Auguste Couder, Jean Paul Laurens, Franz Xavier Winterhalter, Adolphe Yvon, Jacques Bertaux ont contribué à édifier « la geste nationale ». Embellir, dramatiser, immortaliser, moraliser, leur rôle en tant que peintres est de faire revivre les événements en leur donnant une seconde vie, du volume, du mouvement, en inventant un surcroît de réalité afin qu’elle demeure dans les esprits, d’ancrer un culte dans la société, de servir une propagande ou d’apporter des preuves documentaires, de dénoncer la violence, de faire en sorte qu’ils donnent toujours « le sentiment d’un reportage sur le vif ». Le devoir de l’historien, quant à lui, est de situer ces mêmes événements dans leur exact contexte, d’en expliquer la portée et les enjeux, en collant au plus prés à la réalité.

Dans cet ouvrage original, les deux se croisent et se complètent. Si le lecteur est familier de certains actes grâce aux tableaux qui les restituent, comme Jean-Paul Marat assassiné dans sa baignoire, le 13 juillet 1793 de Jacques Louis David ou Richelieu sur la digue pendant Le Siège de La Rochelle, 1628, de Henri Paul Motte, il sera séduit par la manière dont les exploits et les troubles, les fastes et les progrès qui émaillent les siècles sont traités par leurs homologues. Jean Léon Gérôme, sur une toile de 260 cm, relate non sans finesse la parade des envoyés du Siam devant Napoléon III, cérémonie que Prosper Mérimée décrit de son côté avec un humour irrésistible, parlant « de cette vingtaine d’hommes, très semblables à des singes, habillés de brocart d’or….ils rampaient sur les genoux et les coudes…le nez collé au derrière de celui qui le précédait ».     


Guillaume Picon pour chaque œuvre, donne des clés de compréhension, élargit, rectifie ou authentifie les informations peintes. Il invite à une passionnante visite du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, créé selon la volonté de Louis-Philippe, où est conservée la très grande majorité de ces œuvres. Notre histoire prend ainsi toutes ses dimensions.   


Historien averti et original dans ses domaines de prédilection qui aussi sont ceux de sa compétence, Bertrand Galimard Flavigny aborde notre histoire sous un autre angle, à la fois plus large puisqu’il réunit 200 noms clés en principe célèbres et plus resserré, car les notices pour chacun sont obligatoirement réduites à l’essentiel d’une carrière, aux faits saillants de leur vie, à leurs travaux et leurs combats. Trois pages pour Louis XVI, autant pour Molière, un peu plus pour Madame de Sévigné, un peu moins pour Aragon, une belle synthèse pour Charles de Gaulle, Sartre abondamment traité, Raymond Aron qui le côtoie nettement moins, un joli texte sur Jean Sylvain Bailly qui est trop oublié, une belle envolée sur d’Artagnan qui a vraiment existé, des lignes charmantes sur madame de Pompadour, voilà bâti ce livre. Il serait normal de s’interroger sur le choix qui a présidé à cette nomenclature de l’élite politique, scientifique, littéraire, religieuse, militaire, sur la place et la taille des biographies, sur les actions retenues. La critique serait facile et malvenue, car structurer ce genre de travail est un défi impossible et la quadrature du cercle à résoudre. L’auteur en convient lui-même, il lui a fallu trancher, éliminer, couper, ce qui implique des injustices, des oublis, des partis pris, le partiel entraînant la partial. Mais au moment où les repères de notre bien commun se dissolvent, où les jeunes en particulier se perdent dans les dates et les faits, où il faut cimenter une conscience nationale, cet ouvrage est un compagnon essentiel et la preuve que Piaf et Diderot, Colbert et Théodore Monod, l’infortuné Félix Faure et l’impertinent Rabelais, Platini autant que Gay-Lussac ou Richelieu, Rouget de Lisle comme Laennec, Balzac et Chaban-Delmas, chacun à sa place, à sa mesure, en son temps, dans le contexte qui a été le sien, ont contribué à donner aux pages de notre passé cette vie, cette gloire, cette force que les autres pays envient. A eux tous, et avec les autres qui ne figurent pas, ils ont édifié la France, sa culture, son rayonnement. Le titre bien sûr fait penser à celui de cette série qu’un autre historien, Georges Bordonove, avait rédigée voici une vingtaine d’années. Comme Les rois qui ont fait la France, ces héros du quotidien et de l’extraordinaire, ces maîtres « porteurs des énergies d’une nation », que ce soit par la pensée, les écrits, le pinceau, la parole, l’épée, témoignent « de ce que nous sommes aujourd’hui ».

 

Dominique Vergnon

 

Guillaume Picon, Cent tableaux à clef de l’histoire de France, Hazan, novembre 2012, 147 illustrations, 312 pages, 25x28,5 cm, 39 €

Bertrand Galimard Flavigny, Ceux qui ont fait la France, Leduc.s Editions, novembre 2012, 490 pages, 19,90 €

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