Stakhanoviste du style, vivant l’écriture comme un culte, Flaubert a cassé avec Madame Bovary la structure du roman traditionnel. Biographie de Gustave Flaubert.

Polémique : Flaubert savait-il écrire ?


En 1919 survient un débat sur les « fautes » de Flaubert. Ce fut une révolution. Subitement, on semblait découvrir que ces grands écrivains qu’on avait toujours admirés n’avaient pas toujours scrupuleusement respecté les normes grammaticales. Ils auraient trahi la langue. Ce fut un choc. Pouvait-on être un écrivain et avoir une grammaire fautive ?

 

Flaubert, on le sait, est un homme qui travaillait et retravaillait ses textes. Jamais content de la forme obtenue, il raturait, puis raturait encore. Après ce labeur épuisant, il se mettait à déclamer sa prose tout haut, en hurlant dans ce qu’il appelait son « gueuloir ». C’est à l’épreuve de l’oralité qu’il décidait si le rythme et la musicalité de ses phrases étaient satisfaisants. Peu d’écrivains ont manifesté un tel souci pour l’écriture, peu se sont donné autant de mal, au point que certains ont pu penser qu’il n’avait pas l’écriture facile, mais que celle-ci était le résultat d’un travail laborieux. Peu importe, finalement. Que Flaubert soit un génie qui ait poussé les capacités de la langue jusque dans ses derniers retranchements ou qu’il soit un tâcheron qui se donnait du mal, ce qui est sûr, c’est que tous les termes employés et toutes les tournures choisies ont été mûrement réfléchis. S’il y a bien quelqu’un qui a fait tourner sept fois les mots dans sa tête avant de les coucher sur le papier, c’est lui. On comprend donc qu’il avait l’ambition d’accéder à un style parfait. Mais qu’est-ce qu’un style ? Là est toute la question.

 

Pour Flaubert, comme pour Maupassant d’ailleurs, il n’y a qu’une bonne façon de dire une chose. Mais si l’écrivain qu’il était se devait de trouver le mot juste, il ne pouvait pas toucher à la syntaxe. Celle-ci, immuable, appartient à la collectivité. Selon cette conception, l’écrivain est un homme qui maîtrise à la perfection la langue commune. Les citoyens ordinaires attendent de lui non seulement qu’il ne fasse pas de fautes, mais en plus qu’il pousse la langue jusque dans ses derniers retranchements, la faisant « vibrer » comme personne d’autre que lui ne sait le faire. Pour le dire autrement, l’écrivain est donc celui qui respecte la langue au point de lui donner la possibilité de briller de tous ses feux.

 

Respect absolu

 

Le problème commence lorsque cet écrivain se permet une déviance. Emploie-t-il un terme avec une acceptation un peu particulière ou trouve-t-il une tournure quelque peu singulière, qui s’écarte de la norme habituelle, aussitôt lecteur est sur ses gardes. La liberté d’un écrivain comme Flaubert s’arrête là. Il peut jouer avec la langue, mais il ne peut jamais aller trop loin. S’il respecte ces règles, il sera reconnu par le public et par ses pairs comme un grand romancier. Dans un tel contexte, l’école estimera de son devoir d’enseigner la littérature, qui est l’exemple à suivre pour acquérir une bonne connaissance de la langue(1). Imiter les grands écrivains par des dissertations dans lesquelles il s’agit de reproduire leur manière d’écrire permettrait, par assimilation en quelque sorte, de se familiariser avec la norme de la langue puisque précisément ces écrivains sont ceux qui l’ont le mieux respectée. C’est qu’il n’y a qu’une bonne façon de dire les choses et seuls les écrivains peuvent parvenir à cet idéal. Dans un tel contexte, la littérature précède la grammaire puisqu’elle incarne la perfection de la langue. En cas de doute, on citera des exemples tirés des grands littérateurs pour expliquer telle tournure de style, telle métaphore ou tel emploi du subjonctif. À ce stade, qui correspond donc à l’époque de Flaubert, l’écrivain jouit d’un prestige considérable. C’est un sage que l’on écoute, y compris parfois dans des domaines qui sortent de son cercle strictement littéraire. Quelqu’un comme Hugo, par exemple, a des idées qui comptent en politique. On se réfère à lui, mais si on le fait, c’est parce que son « aura » d’écrivain est tellement prestigieuse.

 

De tout ce que nous venons de dire, il faut donc retenir que la marge de manœuvre du littérateur est assez mince. À cette époque, pas question pour lui d’innover n’importe comment. Il ne peut jamais dépasser les règles imposées par la langue, il peut juste se permettre d’aller à la limite de ces règles. Il lui est donc très difficile d’avoir un style personnel et spécifique (en réalité, il en a un, bien entendu, mais il ne le sait pas). Point de néologismes à tour de bras, de sens déviés ou de tournures de phrases trop singulières. Tout cela lui serait aussitôt reproché. Voilà donc sans doute pourquoi Flaubert raturait à l’infini. C’est qu’il était persuadé qu’il n’y avait qu’une manière de tourner sa phrase afin que celle-ci exprimât au mieux sa pensée. Plus tard, au contraire, des écrivains comme Proust penseront qu’ils peuvent utiliser la syntaxe comme moyen de singulariser leur style, de le rendre unique et donc d’affirmer leur personnalité via leur style propre. Mais nous n’en sommes pas là. À l’époque qui nous occupe, on considère soit que la bonne littérature respecte la grammaire soit, ce qui revient finalement au même, que la beauté de la langue française lui vient de ses grands écrivains, lesquels, en bons grammairiens qu’ils sont, ont su affiner au mieux les règles de syntaxe et de vocabulaire.

 

Querelle

 

Et voilà qu’en 1919 survient un débat qui a embrasé le pays et qui concernait les « fautes » de Flaubert. Ce fut une révolution. Subitement, on semblait se rendre compte que ces grands écrivains qu’on avait toujours admirés n’avaient pas toujours scrupuleusement respecté les normes grammaticales. Ils s’étaient permis des écarts que les élèves des lycées ne se permettraient pas. Ils avaient donc trahi la langue et, dès lors, ils ne pouvaient plus être ceux qui en garantissaient la pureté. Ce fut un choc. Pouvait-on être un écrivain et avoir une grammaire fautive ? Quelqu’un comme Gide, qui se voulait puriste, dut bien reconnaître qu’il lui arrivait de faire des fautes. Dès lors, il penche pour l’idée que la pureté de la langue ne peut à elle seule définir l’écrivain. Tout en disant que cet écrivain doit tenter de respecter au mieux les règles (rôle conservateur), il préconise déjà la possibilité qui doit être la sienne d’explorer les frontières du possible syntaxique. Le littérateur se convertit donc en savant de laboratoire qui tente des expériences, si ce n’est que les fioles sont ici remplacées par des mots. Dans son Journal, il met bien en évidence ce double rôle de l’écrivain :

 

« [Les fautes] dont je m’accuse et m’excuse, fautes d’ignorance, de négligence, d’étourderie. Mais il est certaines hardiesses, certains tours que je maintiens, en dépit des puristes ou des cuistres ; certaines "fautes" qui ne sont pas fautes à mes yeux, ou qui sont fautes conscientes et volontaires (2). »

 

Mais revenons à notre querelle sur le style de Flaubert. De son vivant, c’est surtout l’aspect moral de son œuvre qui avait attiré l’attention et on se souvient avec amusement du célèbre procès qui avait été intenté à l’encontre de Madame Bovary. C’est donc bien plus tard, vers 1919-1920, qu’on lui a reproché sa manière de s’exprimer. C’est qu’à l’époque on assiste à un renouvellement complet de la réflexion sur le statut de la littérature. Peut-on être un grand écrivain et faire des fautes ? Autrement dit, l’écrivain symbolise-t-il la perfection de la langue ou au contraire son génie est-il ailleurs (dans ses idées) et peut-il se permettre quelques incorrections ? Peut-il même « forcer » la syntaxe, en la poussant à la limite de ses possibilités afin de mieux exprimer sa pensée ? Autrement dit, peut-il jouer avec la langue pour affirmer son style personnel ? Ce qui serait une faute chez un citoyen ordinaire ne l’est peut-être plus chez Flaubert. Soit parce qu’il a voulu cette faute, soit parce que son génie intrinsèque fait passer la faute pour une subtilité.

 

Écarts regrettables

 

Ce qui est amusant, c’est que les « fautes » de Flaubert étaient connues depuis bien longtemps – en fait, depuis la parution du roman. À l’époque, des journalistes avaient déjà dressé une liste des incorrections du grand écrivain, sans que personne, finalement, ne s’en fût ému outre mesure. Ainsi, Gille Philippe, dans son admirable livre déjà cité Sujet, verbe, complément, le moment grammatical de la littérature française, 1890-1940, paru chez Gallimard, dans la Bibliothèque des Idées en octobre 2002, cite Émile Faguet (3) qui, en 1899, déjà avait pu écrire : « Flaubert n’écrivait pas bien naturellement. Sa correspondance fourmille de fautes de français. » (Flaubert, Hachette, 1899)

 

C’était donc une chose connue que Flaubert avait commis quelques écarts regrettables. Pourtant, quand, en 1919, éclate la querelle, les choses prennent une tournure autrement plus dramatique. En un an, elle aura suscité pas mal de réactions. Ainsi, Thibaudet (4) – toujours cité par Gilles Philippe – écrira exactement la même chose que Faguet, mais sur un ton plus dur, à savoir : « Flaubert n’est pas un grand écrivain de race […] la pleine maîtrise verbale ne lui était pas donnée dans sa nature même. » (« Sur le style de Flaubert », NRF XIII-74, novembre 1919)

 

Donc, à ce stade, Flaubert est toujours considéré comme un bon écrivain, même s’il lui arrive de laisser passer quelques fautes de grammaire (ce qui est tout de même regrettable puisque tout homme qui se pique d’écrire est supposé maîtriser ce merveilleux outil qu’est la langue). Alors, pourquoi, en 1919, la querelle prend-elle subitement des proportions gigantesques ? C’est, on l’a dit, parce que le rapport à l’écriture s’était modifié, ainsi que le rapport entre la grammaire et la littérature. Tout commence en fait avec un article d’un certain Louis de Robert (5), qui dit en substance que la langue française n’a peut-être pas atteint toute sa pureté avec Flaubert. Le journaliste s’était amusé à proposer à un professeur d’université de relire Madame Bovary et d’en relever les fautes. Le vieux sage n’en releva aucune. Ensuite, Louis de Robert lui présenta des phrases extraites de Flaubert, mais qu’il fit passer pour la prose d’un de ses amis débutant en littérature. Le conseil du professeur fut sans appel : cet écrivain-là ferait bien de relire un précis de grammaire.

 

Certains vont répondre à de Robert que ce n’est pas en se penchant sur de telles futilités qu’on peut juger un écrivain et que l’essentiel de la littérature ne se trouve pas dans ce purisme étroit. Vexé, de Robert répondra qu’il admire Flaubert, mais qu’il faut ouvrir les yeux : « Je tiens Madame Bovary pour un chef-d’œuvre. Mais reconnaissez que malgré son gueuloir, ses ratures, ses brouillons successifs et son admirable conscience, il est parfois incorrect, tout comme ses camarades de gloire. »

 

Ses détracteurs, et notamment Paul Souday (6), répondent qu’il ne faut point confondre les licences que se permettent les grands hommes avec des fautes. Certes, si le commun des mortels se permettait de telles incorrections, il faudrait le lui reprocher, mais venant de la part d’un grand écrivain, il faut comprendre que cette attitude est voulue et que leur but est précisément de mieux exprimer ce qu’ils ont à dire. En d’autres mots : chaque écrivain a le droit d’avoir un style qui lui est propre et cela en prenant certaines libertés avec la grammaire.

 

Concepts

 

Donc, ce qui oppose de Robert et Souday, ce n’est pas leur opinion sur Flaubert, en qui ils reconnaissent un grand écrivain, mais la conception qu’ils ont de la littérature. Pour de Robert, on peut être un grand écrivain tout en faisant des fautes (fautes regrettables, cependant). Pour Souday, un bon écrivain sait forcément écrire et il ne peut donc y avoir de fautes dans son œuvre autres que voulues. Dans cette querelle, Thibaudet prendra parti pour de Robert et systématisera ses idées : « Presque toutes les fois que Flaubert choit en une irrégularité, c’est sans le vouloir et en commettant une faute. Comme le remarquent fort bien les Goncourt sa langue ni surtout sa syntaxe n’ont rien de primesautier, de verveux, de hardi. Elles sont courtes et timides, avec des qualités scolaires… » (« Sur le style de Flaubert »)

 

C’est alors que Marcel Proust lui-même s’invite dans le débat et propose une troisième voie, entièrement neuve : il appartient au langage littéraire d’explorer la grammaire(7). Selon lui, Flaubert aurait utilisé différents moyens grammaticaux (mots de liaison, emploi particulier de l’imparfait, pronoms de rappel) pour rendre son texte plus hermétique, s’écartant ainsi du langage courant et faisant œuvre de littérateur. Son but est moins de défendre Flaubert lui-même que de revendiquer pour l’écrivain le droit de se forger un style propre en prenant ses distances avec les règles grammaticales et syntaxiques. Thibaudet tentera de répondre à Proust en niant l’évidence. Pour lui, il n’y a pas d’innovations grammaticales chez Flaubert. S’il reconnaît quelques étrangetés, c’est pour affirmer aussitôt qu’elles préexistaient à l’écriture du roman et que Flaubert n’a fait que les employer. Il tente donc de nier le travail opéré par Flaubert sur la langue elle-même et prétend que cette langue n’est qu’un moyen permettant d’exprimer une idée déjà préconçue. Proust, de son côté, met en évidence la spécificité du travail littéraire en soulignant que le sens même du roman naît de la manière dont la langue est employée et qu’il ne lui préexiste pas.

 

Maintenant, si on se penche sur les manuscrits de Flaubert, il nous faudra bien reconnaître que les abondantes ratures qu’on y rencontre semblent confirmer l’idée que ce puriste n’était jamais content de ce qu’il avait écrit. Comment faut-il interpréter ces corrections perpétuelles et quasi pathologiques ? Comme la preuve qu’il voulait respecter la grammaire et qu’il n’y parvenait que difficilement ou bien au contraire, comme le témoignage d’une recherche acharnée sur le style, afin de soumettre la langue à sa volonté, fut-ce au mépris de la grammaire ? Il est difficile de trancher, mais il est certain que ce travail qui tient du labeur éprouvant laisse rêveur. On n’imagine pas un Voltaire, par exemple, écrire cent fois la même page. Les idées semblaient au contraire lui venir avec facilité et c’est tout aussi facilement qu’il les couchait sur le papier. Il est clair, donc, que les difficultés qu’éprouvait Flaubert à écrire ont fortement contribué à alimenter le débat dont nous parlons ici.

 

Primauté du style

 

La suite, on la connaît. C’est toute la définition de la littérature qui va petit à petit être remise en cause au cours du XXe siècle. L’écrivain ne sera plus celui qui s’exprime le mieux (et sans fautes) mais celui qui opère un travail sur la langue. Pendant un certain temps, des grammairiens pourront encore se référer aux écrivains pour justifier tel ou tel usage. C’est le cas de Maurice Grevisse, par exemple, qui, dans son Bon Usage, nous explique ce qui est correct et ce qui ne l’est pas, tout en ajoutant que nombre de bons écrivains, cependant, ont adopté la tournure erronée. On sent que ces fautes pourraient bien ne plus en être si les littérateurs, avec tout le prestige qui est encore le leur, se mettent à les adopter. D’ailleurs, Grevisse donne essentiellement des exemples littéraires pour illustrer son Bon Usage et très peu d’expressions issues de la langue parlée. Plus tard, d’autres grammairiens renverseront la tendance et ils ne feront pas plus de cas de la production des auteurs que du parler du boucher du coin. Pour eux, il n’y a plus de bon usage, il n’y a que des faits de langue. À la limite, ils s’émerveilleront davantage devant le parler populaire et argotique, qui est très inventif et ose des néologismes, que devant la langue littéraire qui est plus conservatrice (ainsi, l’utilisation du passé simple ou du subjonctif imparfait témoigne d’un état ancien de la langue). Tout ceci a des conséquences incalculables pour le statut de la littérature. Si l’écrivain n’est plus supérieur au commun des mortels dans l’usage qu’il fait de la langue, il n’apparaît plus comme le modèle que l’on doit suivre. Il n’est plus celui qui « sait » écrire correctement et à qui on demande la perfection. Devant cette carence décrétée en haut lieu, les grammairiens reprennent les choses en main. On séparera maintenant la littérature proprement dite et les études grammaticales universitaires. Quelque part, donc, le prestige des littérateurs en a pris un sacré coup. D’un autre côté, ils se retrouvent plus libres pour expérimenter un style propre en « tordant » la langue jusqu’à ses limites afin de lui faire dire ce qu’ils veulent exprimer. Dès lors, le bon écrivain n’est plus celui qui écrit bien (dans le sens qu’il est la norme et qu’il représente la conscience collective) mais celui qui a su développer un style propre.

 

C’est cela, finalement, qui était en germe dans la querelle sur les « fautes » de Flaubert en 1919-1920, et c’est cela que Marcel Proust tentait d’exprimer. Non, Flaubert n’a pas commis de fautes, il a simplement tenté de se soumettre la langue, développant ainsi, par une sorte d’idiosyncrasie, une manière de s’exprimer qui n’appartient qu’à lui. Ce genre de procédé sera poussé à l’extrême par Céline, qui décrétera que chez un auteur, il n’y a que le style qui compte.

 

Le paradoxe, c’est que l’analyse littéraire va se pencher sur la manière dont les auteurs jouent avec la grammaire pour la dépasser au moment même où les grammairiens nient à la littérature le droit de servir de référence grammaticale. Cela dit, c’est un peu normal. Tant que le romancier ne faisait que bien écrire, il n’y avait pas à analyser son style. À partir du moment où sa production devient si personnelle qu’elle ne ressemble à aucune autre sur le plan du style, il devient nécessaire de l’analyser.

 

Plus tard encore viendra le nouveau roman, qui videra cette fois le roman de son contenu. N’ayant plus rien à raconter (il n’y a plus d’histoire), ne pouvant plus servir de référence en matière de grammaire, l’écrivain a tout perdu. Il ne lui reste que cette définition de Barthes : est littéraire ce qui se signale au lecteur comme littéraire (emploi du passé simple, style indirect, etc.) Rien d’étonnant, donc, à ce que la littérature contemporaine tourne parfois à vide et qu’on voit pas mal d’auteurs écrire sur leur incapacité à écrire, sur leur angoisse de la page blanche, sur l’impossibilité de dire quoi que ce soit tout en sentant, au fond d’eux-mêmes, qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’écrire.

 

Emplois grammaticaux particuliers chez Flaubert

 

L’imparfait de l’indicatif : « Mlle Marthe courut vers lui et, cramponnée à son cou, elle tirait ses moustaches. » (L’Éducation sentimentale) La logique aurait voulu que l’auteur écrivît « tira », au passé simple pour marquer une action rapide. Alors ? Est-ce une faute ou bien un procédé stylistique voulu (insister sur la durée de l’action pour composer un réalisme artistique, axé sur la durée, un peu comme sur une toile où le peintre représente certes un instant, mais un instant qui dure). C’est en tout cas un fait grammatical qui est propre à Flaubert. Par cet usage « décalé », il se singularise des autres écrivains. En voici encore un exemple, extrait d’Un Cœur simple : « Le prêtre gravit lentement les marches, et posa sur la dentelle son grand soleil d’or qui rayonnait. Tous s’agenouillèrent. Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes. » À une succession de passés simples fait place l’imparfait. D’habitude on a la construction inverse : des verbes à l’imparfait marquent la durée et l’action est subitement interrompue par un événement extérieur (exprimé lui au passé simple). Ici, l’imparfait « glissaient » donne à la fois l’impression que les encensoirs viennent de se mettre en mouvement (ce qui est renforcé par le participe présent « allant à pleine volée » qui s’oppose au silence qui régnait alors) tout en insistant sur la répétition de leur mouvement, qui dure dans le temps. Tout est donc mis en œuvre pour que l’attention du lecteur se focalise exclusivement sur ces encensoirs, qui oscillent dans une sorte d’éternité. C’est particulièrement important pour la suite du récit car l’héroïne, Félicité, qui par ailleurs est sourde, est aussi devenue aveugle à l’approche de la mort. C’est donc uniquement par l’odeur de l’encens qu’elle perçoit la présence de la procession qui vient de s’arrêter devant sa maison. Cet imparfait « glissaient », par sa durée, semble déjà appartenir à un temps éternel et illimité et préfigurer ainsi, dans un contexte mystique, l’éternité de la mort dans laquelle la pauvre Félicité va sombrer.

 

La conjonction de coordination « et » : « Il voyagea, il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » (L’Éducation sentimentale) Un autre aurait écrit « et l’amertume des sympathies interrompues » afin de terminer l’énumération. Pour des raisons de rythme de la phrase (il y a déjà eu un « et » entre « paysages » et « ruines »), Flaubert ne l’emploie pas, ce qui laisse l’énumération ouverte. En revanche, il l’utilise là où personne n’aurait l’idée d’en user : « La place du Carrousel avait un aspect tranquille. L’Hôtel de Nancy s’y dressait toujours solitairement ; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, la longue galerie de bois, à droite, etc., étaient comme noyées dans la couleur grise de l’air […] tandis que, à l’autre bout de la place […] » D’après Proust, ce « et » est comme l’indication qu’une autre partie du tableau commence, que « la vague refluante, de nouveau, va se reformer ». En un mot, chez Flaubert, « et » commence toujours une phrase secondaire et ne termine presque jamais une énumération. On pourrait dire aussi qu’après un point virgule qui a marqué une pause, il met en évidence ce qui suit. (C’était d’ailleurs sa fonction dans l’exemple cité plus haut, mais là après un point : « Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes. ») Notons au passage que le « tandis que », à la fin de la phrase, n’a pas un aspect temporel, comme c’est habituellement le cas, mais n’est qu’un simple mot neutre servant à rompre la monotonie dans une énumération trop longue.

 

La place de l’adverbe : « Comme la tête [de saint Jean] était très lourde, ils la portaient alternativement. » Ici, un adverbe finit une phrase, mais aussi un livre (c’est la dernière phrase d’Hérodias). Proust relève que chez Flaubert, les adverbes « sont toujours placés de la façon à la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus lourde, comme pour maçonner ces phrases compactes, boucher les moindres trous ». En effet, dans Madame Bovary on trouve : « Vos chevaux, peut-être, sont fougueux. » Au lieu de « vos chevaux sont fougueux, peut-être » ou « peut-être que vos chevaux sont fougueux ».

« Il serait temps, peut-être, d’aller instruire les populations. »

« Paris, bientôt aurait été. »

« Une lampe en forme de colombe brûlait dessus continuellement. » »

À côté de ces emplois manifestement stylistiques, il existe chez Flaubert d’autres tournures qui sont tout de même étranges. Voici quelques exemples extraits de Madame Bovary et recensés dès 1857 :

« C’était le curé de son village qui lui avait commencé le latin. »

« Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés… »

« Elle se sentait d’ailleurs plus irritée de lui. »

« Il ne lui restait qu’un immense étonnement qui se finissait en tristesse. »

« Donc elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses ennuis. »

« Elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne. »

« Léon était nombreux comme une foule, plein de luxe lui-même et d’irritations. »

« Par moments ils s’échangeaient une parole. »

« Il avait fallu s’échanger des miniatures. »

« Rien n’affirmait à Emma qu’il ne fût habile. »

« Si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait dans son lit. »

« Son âme, courbaturée d’orgueil, se reposait dans l’humilité chrétienne. »

« Quant au souvenir de Rodolphe, elle l’avait descendu tout au fond de son cœur. »

 

On peut comprendre, dès lors, que la confusion ait pu régner et que certains, même s’ils reconnaissaient à Flaubert un génie certain en tant que raconteur d’histoires, aient pu lui reprocher un emploi particulier de la langue. Sans doute s’étaient-ils arrêtés trop vite à ses fautes et n’avaient-ils pas perçu les emplois particulièrement riches et originaux qu’il pouvait faire par ailleurs en détournant quelque peu les règles classiques de la grammaire.

 

 

(1) Plus tard, lorsque les écrivains revendiqueront un style propre, l’attitude de l’école se modifiera. Au lieu d’étudier les textes littéraires pour y découvrir la norme grammaticale et l’acquérir par l’exemple, elle se penchera au contraire sur les études de style et mettra en avant la singularité stylistique de chaque auteur.

(2) Journal, 23 octobre 1927, Bibliothèque de la Pléiade, 1997, vol II, p. 52, cité par Gilles Philippe, Sujet, Verbe, Complément, Gallimard, 2002, p. 44.

(3) Émile Faguet (1847-1916) : docteur ès lettres, professeur à la Sorbonne, membre de l’Académie française, on lui doit de nombreux articles ainsi qu’une Histoire de la littérature française. Il a aussi écrit un livre sur Flaubert (1899).

(4) Albert Thibaudet (1874-1936) : critique littéraire très apprécié dans l’entre-deux-guerres. Élève de Bergson, il a publié un Gustave Flaubert en 1922. L’essentiel des œuvres de Thibaudet vient d’être réédité par Antoine Compagnon : Réflexions sur la politique, Robert Lafont, collection Bouquins, 2007, et Réflexions sur la littérature, Gallimard, collection Quarto, 2007.

(5) Louis de Robert (1871–1937) : journaliste et écrivain de tendance naturaliste et psychologique, il est à l’origine de la notoriété de Marcel Proust.

(6) Paul Souday : journaliste et écrivain français (1869-1929), auteur d’une biographie de Marcel Proust et d’une série de portraits de philosophes et d’écrivains publiés dans La société des grands esprits.

(7) Remarquons que dans son article sur Flaubert, paru dans La Nouvelle revue française du 1er janvier 1920, Proust reprend en fait des idées qu’il avait déjà développées une dizaine d’années auparavant dans un texte qu’il n’avait pas publié.

 

Jean-François Foulon


» Lire également la biographie de Gustave Flaubert

 

Sur le même thème

10 commentaires

Excellent article qui pose clairement toute la problématique de l'écriture, de cette tension constante entre le récit tel qu'il est imaginé et les limites de l'outil, la langue et ses exigences.

La langue évolue, et des tournures comme à cause que, parfaitement correctes à l’époque de Flaubert, sont choquantes aujourd’hui. Au moment que je parle dit encore la Phèdre de Racine au vers 1253. Tandis que Proust écrit que sa chambre d’hôtel avait beaucoup de confortable… Ainsi, il est délicat de passer la langue d’un auteur du XIXe au crible de la syntaxe du XXIe siècle… Et pour venir en aide à Flaubert – en a-t-il besoin ? – j’ajouterai que jeune Gustave, en achevant ses humanités, écrivait sans doute mieux le latin que le français. Drôle d’époque, mais rappelons-nous que c’est en latin que Baudelaire écrivit spontanément ses premiers vers…

D'ailleurs l'Académie française a refusé son entrée à Baudelaire, sans doute des membres bien charpenté côté grammaire, mais dont l'histoire aura fort heureusement oublié les noms et les oeuvres...

Une polémique aussi étonnante que passionnante... Mais pourquoi cet article ne cite-t-il pas directement le livre que Gilles Philippe lui a consacré en 2004 ? Gilles Philippe, Flaubert savait-il écrire? Une querelle grammaticale, 1919-1921, ELLUG, 2004.

Mais pourquoi cet article ne cite-t-il pas directement le livre que Gilles Philippe lui a consacré en 2004 ?

 

Tout simplement parce que je ne l'avais pas lu, nul n'étant parfait :))

Par contre je cite Sujet, Verbe, Complément, qui en 2002 consacrait déjà pas mal de pages à Flaubert. 

En fin de compte, la vraie question est sans doute de savoir si le père de la Bovary maîtrisait mieux ou moins bien la langue française que ses petits camarades. Pourquoi en effet pointer le doigt sur les maladresses syntaxiques ou grammaticales de Flaubert, comme si celles-ci faisaient exception dans les lettres françaises ? Pégase s'effarouche et recule en arrière nous dit Boileau, dont ce n’est pas le seul pléonasme, on n'entend jamais un mot plus haut l'un que l'autre écrit le grand Zola, La bouche garde le silence pour écouter parler le cœur affirme sans honte Musset,  le dos du cocher entendait pleurer les passagers, ose Jules de Goncourt, Il est onze heures, répéta le muet, note Balzac, tandis qu’Eugène Sue tire les vers du nez de madame Barbançon pour voir ce qu’elle a dans le ventre… Somme toute, dans ses mauvais jours, Flaubert ne fait ni mieux ni moins bien que ses contemporains. Pourquoi ne se demande-t-on pas si Lamartine savait écrire, lui qui osait publier ce genre de phrases : C'était un de ces moments où l'âme a besoin de cette glace que l'accent d'un sage jette sur l'incendie du cœur pour retremper le ressort d'une énergique résolution. Quant à l’orthographe hasardeuse de nos grands écrivains, celle-ci est souvent mise en exergue grâce à la publication pernicieuse de leur correspondance. Ainsi, des générations de lecteurs curieux ont pu relever les fautes récurrentes de Balzac, Anouilh, Cocteau, pour ne citer que les plus mauvais élèves de la classe, avant que de nouvelles générations n’avouent leur long et douloureux combat contre les fautes, comme Pennac, Piccouly, etc. Ne conviendrait-il pas plutôt de recenser les rares écrivains qui n’ont jamais commis de péché ou d’attentat contre la langue ? Je n’ai pas la prétention d’avoir tout lu, loin s’en faut, mais je ne pense pas que l’on puisse aisément relever des maladresses ou des fautes de syntaxe chez Camus, Yourcenar, Giono, Gracq ou Bosco. Quant aux auteurs contemporains, nous aurions du mal, Bled et Bescherelle en main, à prendre en défaut des auteurs comme Pierre Michon, Philippe Delerm, Pierre Jourde, Eric Chevillard… (je laisse à chacun le soin de compléter ou de commenter cette liste.)

Comme je le dis dans l’article, au XIX°, « l’écrivain est un homme qui maîtrise à la perfection la langue commune. » On ne doute même pas qu’il la maîtrise (sinon, il n’aurait pas été reconnu comme écrivain). Les questions sont venues plus tard, vers 1920. Là, on s’est tourné vers les classiques (et à cette époque Flaubert était bien devenu un classique, voilà pourquoi c’est lui en particulier qui s’est retrouvé sous les projecteurs) et on a constaté soit qu’on pouvait être un romancier de génie et faire des fautes (ce qui compterait pour un écrivain, c’est de pouvoir créer une oeuvre de fiction, par forcément de maîtriser la langue à 100%), soit que si fautes il y avait, elles étaient voulues (l’auteur ayant le droit de « tordre » la langue commune pour se créer un style propre et ainsi exprimer ce qu’il a de singulier, son idiosyncrasie en quelque sorte). C’est donc bien une nouvelle conception de l’écrivain qui se fait jour autour de 1920.

Disons que cette conception refait surface au début du XXe siècle. Car la question de la langue des écrivains, entre liberté et soumission absolue à la règle, se pose depuis longtemps. Rousseau, déjà, dans sa correspondance : "Je soutiens qu'il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être lumineux ; c'est en cela et non dans toutes les pédanteries du purisme que consiste le véritable art d'écrire."

Barbulestia

Confondre acception et acceptation (para 4, 2ème ligne) est-il un signe d'irrespect pour la langue ou d'innovation littéraire ?

docphicol

D'ailleurs l'Académie française a refusé son entrée à Baudelaire, sans doute des membres bien charpenté ("s" ou pas, tout dépend de l'Académie française) côté grammaire, mais dont l'histoire aura fort heureusement oublié les noms et les oeuvres...

Peut-être confondez-vous licence poétique avec côté grammaire ?