Stakhanoviste du style, vivant l’écriture comme un culte, Flaubert a cassé avec Madame Bovary la structure du roman traditionnel. Biographie de Gustave Flaubert.

Insaisissable Flaubert : Œuvres complètes II & III, dans la Pléiade

Quelle drôle d’idée de rééditer les opus 36 & 37 de la collection, relatifs à un certain Gustave Flaubert ? Quelle bonne idée, oui, de signaler l’ampleur de l’œuvre qui se réduit pour beaucoup d’entre vous, encore et toujours, à la seule Bovary, cruche caricaturée à l’extrême dans des études commentées et des adaptations télévisuelles et cinématographiques qui eurent appelé le fantôme de l’auteur – s’il existait – à venir hanter ceux-là même qui trahirent le propos initial. Car Flaubert c’est avant tout la langue, donc l’écrit, le rythme, lent, détaillant paysage et émois, tout un univers qui ne se résume pas en deux plans américains et un plan large… Il y a donc urgence à se (re)plonger séance tenante dans ces centaines de pages finement imprimées sur papier bible histoire de recouvrer le bonheur de lire.

 

Par les champs et par les grèves en surprendra plus d’un, dont l’auteur de ce billet, tant la fraîcheur du propos, l’innocence pourrait-on dire, signale un réel bonheur de vivre et un appétit de découverte que Flaubert a par la suite tamisé dans des trames obscures et une lente narration. Ici l’on part nez au vent à la découverte champêtre de nos villages bretons sous les yeux candides de deux compères (Flaubert est accompagné de Maxime du Camp) qui restituent, à tour de rôle, la flamboyance de leur aventure. On s’étonne du commentaire de Flaubert qui précise la pénibilité d’écriture car la lecture est si douce et fluide…

 

Aujourd’hui, sans trop quitter le coin de la cheminée, où on laisse pour les y retrouver presque tièdes encore, sa pipe et ses songeries, et sans aucun des poignants arrachements du départ, on s’en va, sac à dos, souliers ferrés aux pieds, gourdin en main, fumée aux lèvres et fantaisie en tête, courir les champs pour coucher dans les auberges dans de grands lits à baldaquin, pour écouter les oiseaux sous les arbres chanter quand il a plu, et pour voir, le dimanche, sous le porche de l’église, les paysannes sortir de la messe, avec leurs grands bonnets blancs et leurs gros jupons rouges, et quoi encore ? pour se hâler la peau à cou sûr, et pour attraper des poux, peut-être ?

 

Est-ce le grand air qui ouvre l’esprit ? Les deux hommes observent, scrutent, comparent et s’offrent de longues plages de réflexion ; c’est en marchant qu’on réfléchit le mieux semble-t-il, une autre manière de cultiver son jardin. De s’approcher du travail de tailleur de mots qu’il veut être, imprimant à chaque phrase l’énergie nécessaire afin qu’elle soit une œuvre à part entière. Il sera bien assez tôt de les rassembler pour en faire un livre, mais pour l’heur il n’est que d’avancer dans ce champ des possibles et de s’ouvrir au monde pour en rendre compte. L’ombre de Chateaubriand n’est pas loin.

 

Quelle drôle de vie que celle de l’homme qui reste là, dans cette petite cabane, à faire mouvoir ces deux perches et à tirer sur ces ficelles : rouage inintelligent d’une machine muette pour lui : il peut mourir sans connaître un seul événements qu’il a appris, un seul mot de tous ceux qu’il aura dits ! le but ? le sens ? qui le sait ! est-ce que le matelot s’inquiète de la terre où le pousse la voile qu’il déploie ? le facteur, des lettres qu’il porte ? l’imprimeur, du livre qu’il imprime ?

 

La force d’attraction est la plus forte, le périple d’Orient (1849-1851) donnera lieu à une profusion de carnets de notes hâtives, parfois incomplètes, dont Flaubert en ordonnera une partie à son retour, et que l’éditeur Conrad publiera en 1910 sous le titre Voyage en Orient. Histoire de se faire la main et de changer son fusil d’épaule, Flaubert comprend très vite que plaire ne suffit pas, ne sert à rien quand on veut s’atteler à un tel projet : repousser la sottise pour créer au plus près de la perfection. Il comprend assez tôt que la quête du Beau est un combat nettement plus passionnant car il est… sans fin ! La tâche ne le rebute pas, bien au contraire, et Gustave Flaubert s’investit à 100%, met sa peau sur la table (comme Céline après lui) au point d’en perdre la notion du réel : « L’empoisonnement de la Bovary m’avait fait dégueuler dans mon pot de chambre. L’assaut de Carthage [dans Salammbô] me procure des courbatures dans les bras. »


Quant à La Tentation de saint Antoine, elle va l’occuper pendant près de… trente ans. On en trouvera (dans le tome III) les première et deuxième versions, que l’on ne lit plus. La première est luxuriante et onirique (remisée aux oubliettes en 1849) pour la seconde, envoûtée d’une aura d’étrangeté qui pourrait bien avoir éclos de la concision imprimée par l’auteur en proie aux tourments d’un procureur impérial qui incrimine Madame Bovary d’être habillée d’une couleur beaucoup trop sensuelle ; elle sera également laissée de côté en 1856.

 

Flaubert doit donc renoncer tout autant qu’il doit choisir, et le sacrifice de certains passage de Madame Bovary (sont ici exhumés plusieurs épisodes retranchés en son temps) le plonge dans un abattement profond. Mais c’est le prix à payer pour que le lecteur puisse arpenter à loisir « ce grand Trottoir roulant que sont les pages de Flaubert » (Proust).

Faîtes, vous aussi, cette expérience unique en son genre : ici les lois du langage vous sembleront modifiées, le temps contracté ou dilaté selon l’impératif du scénario, les verbes assujettis à se plier au récit, lequel bouleverse notre vision des choses. Le lecteur avance, petit pas à petit pas, pénétrant ce nouveau monde où l’atmosphère changeante modifie la perception. Tout à son plaisir d’appréhender l’insaisissable chant flaubertien…

 

Autre intérêt de cette anthologie, les deux parties (une dans chaque volume) intitulée L’Atelier de Flaubert qui présentent les œuvres laissées à l’état de scénario, d’esquisses ou de fragments. On peut s’amuser à se projeter dans ce qui aurait pu être, à inventer la suite après s’être imprégné de l’univers flaubertien ; petit jeu des masques… surtout ces tentatives dramatiques où l’on sent que le théâtre l’attirait aussi parce qu’il lui aurait (peut-être) permis d’être sous les feux de la rampe.


Autre perle, Une nuit de Don Juan (tome III), manuscrit mis en chantier à Rome puis élaboré en Orient et enfin abandonné en juillet 1851. Longtemps mis en concurrence face à Madame Bovary. Il en sera de même pour La Spirale que l’on regrette fortement tant il aurait été fort intéressant de voir comment Flaubert allait s’y prendre pour répondre à son idée de départ : « Faire un livre exaltant et moral. Comme conclusion prouver que le bonheur est dans l’Imagination. »

 

NB – ce coffret contient :

Le tome II (1845-1851) : chronologie, note sur la présente édition, Par les champs et par les grèves, La Tentation de saint Antoine (version de 1849), Voyage en Orient, Appendices, L’Atelier de Flaubert. Notices, notes, variantes et cartes.

Le tome III (1851-1862) : chronologie, note sur la présente édition, Pierrot au sérail, La Tentation de Saint Antoine (version de 1856), Madame Bovary, Salammbô, Appendices, L’Atelier de Flaubert. Notices, notes, variantes et cartes.

 

François Xavier

 

Gustave Flaubert, Œuvres complètes II & III, édition publiée sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, avec la collaboration de Jeanne Bern, Stéphanie Dord-Crouslé, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger, La Pléiade n°36 & 37, Gallimard, novembre 2013, 1680 p. & 1360 p. – 65,00 € (puis 72,00 €) & 60,00 € (puis 67,00 €) jusqu’au 28 février 2014 (le coffret 125,00 € puis 139,00 €)

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