Les étonnantes Chambres closes d’Emmanuel Pernoud

Et si. Et si pour être réellement libre, fuir cette oppressante réalité sociale, oublier cette aliénante culture digitale il suffit de fermer sa porte. S’entourer de quatre murs pour exclure la sauvagerie contemporaine. Ainsi, demeurant dans notre chambre close nous façonnons l’intériorité en créant la notion d’ailleurs, cette terra incognita que l’on fantasme et qui va nous nourrir et nous permettre de nous élever, délaissant au loin le troupeau bêlant… N’appelait-on pas l’atelier de Picasso à Montmartre « la chambre de la bonne » ? D’ailleurs, une chambre de livres, close par des murs de volumes n’est-elle pas la grotte rêvée des symbolistes qui ferment la vue pour ouvrir la vision ? « C’est dans les cloîtres qu’on a sauvé la civilisation », dit fort justement Romaric Sangars. Une intelligence créatrice et critique se développe dans la dissociation, cette cloison qui prévient le jugement contre l’amalgame des lieux communs.

 

Partant du « pari fou » de Hopper qui, en 1951, peignit Chambres au bord de la mer, Emmanuel Pernoud se questionne sur la position de l’être humain dans ce concert de postures qui finissent par le rendre… invisible. Si bien, qu’à prendre le postulat au pied de la lettre : pourquoi continuer à présenter un personnage dans le tableau ? Seuls la lumière, les contrastes, les couleurs suffisent à dépeindre une atmosphère…


Mais cela ne débuta point en 1951 ; dès le XVIIe siècle avec Samuel Van Hoogstraten avec Les Pantoufles l’image de la pièce vide se décline à l’aquarelle romantique. Et la sensation que procure cette pièce vide de tout occupant est vibrante d’attente dans une clarté encore habitée de chaleur humaine. Hopper a bien saisi cette nuance, ce trait de génie et va s’évertuer à tenter de rendre cette ambiance : « l’espace hopperien est habité par ce point de vue intrusif et par le recherche d’une vision obtenue à l’insu de la scène regardée », précise Emmanuel Pernoud. Cela n’est pas sans rappeler l’ombre qui plane dans certains romans policiers. Il n’en fallait pas moins à l’auteur de cet essai pour tisser des liens avec l’univers du roman noir.

Cette technique narrative qui donne à voir au lecteur une vision dérobée des choses… et le fait tourner en rond, comme Poe qui, d’un côté nous livre une chambre havre de paix tout en la transformant en prison quelques pages plus loin.

 

La chambre est donc bien terre de contraste. Il suffit de jeter un œil à l’une des toiles de Dado (La Chambre d’enfant, 1974) où la plus complète désolation rime avec une extraordinaire vitalité. Mais avant cela, en 1955, il peignit une tout autre chambre, La Crucifixion, une chambre funèbre celle-ci où se croisent d’étranges peluches : chambre de guerre qui serait alors la ruine de la représentation familiale ?

 

Il se produit encore des commencements primitifs dans l’art tels qu’on en trouverait plutôt dans les collections ethnographiques ou simplement chez soi, dans la chambre d’enfant.

Paul Klee, 1912

 

Cézanne, lui, voulait peindre l’air entre les choses : trouver du visible là où l’on ne voit rien… Il prit le maquis sur les contreforts de la Sainte-Baume. En contrepied, Joe Bousquet vécut dans une chambre close – mais non vide ! – fermée à l’existence sociale mais ouverte à la vie de la peinture qui l’habitait, tableaux et gravures aux murs, entourant le poète.

Surprenant voyage que ce livre nous propose : réflexion sur l’isolement à une époque où tout doit rimer avec transparence et décloisonnement. Où l’art d’être soi et avec les autres, sans toujours devoir subir le contrecoup d’un relationnel imposé. Chambre close, oui, mais esprit ouvert…

 

François Xavier

 

Emmanuel Pernoud, Chambres closes, (cahier 50 illustrations), Hazan, avril 2016, 192 p.- 16,00 euros

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