Henri Raczymow, "Elle chantait Ramona"

Il est bien joli, le dernier Raczymow, le livre des heures d’un gamin de Belleville et de Ménilmontant dans les années 1950.


Joli. L’adjectif dans ma bouche n’est pas péjoratif. Au contraire, il tente d’approcher le mystère de sa réussite. Au plus près, caractériser l’inouïe douceur, la disposition d’âme et surtout de cœur, jusqu’ici seulement rencontrée dans le regard posé par un jeune cinéaste sur le garage de son père ; aérien et profond comme la caméra du même Jacques Demy s’en revenant toujours dans le passage Pommeraye. Elégant : "Tu vois, c'était pas la misère / C'était pas non plus l'paradis", il y a du Guichard, du Bruant dans ces nouveaux "Souvenirs en clair-obscur d’un juif polonais né en France".


Ce livre d’images, de perceptions perdues et retrouvées comme une romance de Paris, célèbre le quartier singulier où ont grandi Raczymow et tant d’autres gamins de Paris, dont les parents venaient de vivre l’impensable, l’innommable, l’imprescriptible. Qui l’arrestation et la déportation de son frère, sa sœur, son père ou sa mère… Parfois même de son enfant. Entre les hauteurs de Télégraphe et de Belleville, les terrains vagues et le passé semblaient, héroïques, résister pour la plus grande joie des mioches, à la modernisation. Un plus noir destin attendait le quartier. La main invisible du Capital sans doute – qui d’autre ? - avaient concédé au rebut, hier à traiter, un quartier promis lui aussi à l’extermination. De la douceur triste de la vie prolétaire du Paris 1900 ne se souviennent que les anciens enfants de l’après-guerre, nés aux confins des frontières de Lutèce, aux limens des fortifs, très loin des beaux quartiers où ils n’allaient jamais. La seule fête en ce temps consistait à descendre la rue de Belleville et ses vifs étals, yeux fixés sur la Dame de fer qui, pour l’univers entier personnifie Paris, celle-là même que l’Etat français aujourd’hui prétend protéger des balles de la Terreur nouvelle par un "enclos pérenne de 2, 50 mètres". Pour ces gamins-là, ni Carné ni Grémillon ni Charles-Louis Philippe ni Léon Frapié – Je me souviens de Madeleine Renaud incarnant Rose, une femme de service dans une école maternelle de la rue des Lilas, l’année 1933, avec la même évidence qu’elle mettra à être la Winny d’Ô les beaux jours de 1963 à 1986 - n’étaient vraiment du cinéma ou de la fiction. Seulement la condition de possibilité de ne pas se sentir inuit ou comanche en ouvrant son Lagarde et Michard ! Avec délicatesse, un fils se fait l’ethnologue, l’anthropologue, non seulement de son passé, mais de celui de ses parents, et rend à ce quartier si essentiellement parisien que la môme Piaf, Maurice Chevalier et Jean Gabin avaient choisi d’y naître, son caractère de shtetl français : celui où tous chantent Tino Rossi, Trenet … les baladins, qui s’étaient si vivement et si joyeusement trémoussés devant l’huis des auberges grises d’où l’on ne revint pas, quêtant des sous à l’Occupant. Cette époque était derrière eux. Inutile d’en parler : ils en étaient l’exact résultat, les dernières boutures. Aussi l’unique manière de répondre à la tentative d’extermination était-elle de lever son verre en criant "A la vie ! Jusques à 120 ans !"  Ils n’en voyaient pas d’autre et ils avaient raison. Au retour, chacun a remis qui, sa blouse d’épicier, qui, sa casquette ou son bibi, et s’en est retourné à l’usine ou au magasin. Sans fleurs ni couronnes, sans mot dire, comme de braves petits soldats de la MOI et en dépit de l’Affiche rouge, les hommes ont continué à vendre et à lire l’Humanité. On reconnaît aussi les juifs de cette génération à un signe certain, eux, leurs enfants et leurs petits enfants ne donnent jamais un centime à la Croix Rouge qui était venue à Pitchipoï et avait détourné le regard. Quand ils regardent un flic, beaucoup se souviennent, honneur ou déshonneur de la police, avoir été ou trahis ou sauvés du temps où ils marchaient à l’étoile.



Aujourd’hui où les juifs ont retrouvé le chemin de la Synagogue, accepté le retour au ghetto ou ont préféré l’option séparationniste, qui se souviendra du Belleville de l’immédiat après-guerre, le Belleville d’Henri Krasucki, celui de Georges Perec et de centaines d’autres enfants qui s’appelaient Monique, Bernard, Charles, Raymond, Maurice, Louise, Jeanne ou Marie ? Il faut lire Elle chantait Ramona avant que cette génération, cette classe 68, ne meure tout à fait ! Ils s’appelaient Najmann, Morder, Danovski, Frisher, Redlus… Mention particulière à Charles Najman, à son œuvre brève et à sa vie tumultueuse. Je les ai connus, ces anciens enfants et leurs parents dont Raczymow restitue les rêves, les souffrances, l’enfance, la vie en un mot, avec une justesse qui mérite des hurrahs ! Au-delà de son histoire, toutes leurs histoires, communes et singulières. Je me souviens de la mère de Joseph M., partant danser, bras nus, numéro au bras, chaque 31 décembre avec Monsieur Salomon, son voisin…


Raczymow a dû forger une langue pour dire ce frandish, ce mélange de français et de yiddish (comme Etiemble évoquait le franglais), une langue française toute simple et toute juste, claire et vive comme on apprenait alors à la dire, à la lire et à l’écrire, à l’école de la rue des Panoyaux ou de la rue Levert, celle de la rue de Romainville ou de la rue du Jourdain, la langue qui conduisait les moins chanceux au Certificat d’études qui valait quelque chose et les autres, premiers de leur lignée malheureuse, au Lycée -Mazette !-, puis à l’Université, oui, Monsieur, à l’Université, le fils du chiffonnier, celui du fabriquant de canadiennes, du tailleur, du chapelier, du fourreur, du fabricant de pantalons, le fils de la coiffeuse, celui de la couturière à façons. Oui, ils sont devenus sociologues, psychanalystes, professeurs, metteurs en scène, écrivains, même académiciens… Maire aussi. Je me souviens de Lucien Finel, un petit gars du Marais qui avait vu son père pour la dernière fois derrière les grilles de la mairie du IVe arrondissement et que celui-ci lui avait crié "Sauve-toi, Sois un homme mon fils !" Je me souviens qu’après la guerre, devenu adjoint puis maire, Monsieur Finel passait chaque matin les mêmes lourdes grilles de fer, en bénissant la mémoire de son père, engagé dans la Légion des Volontaires juifs, comme le père de Georges Perec, dont les Français avaient refusé l’amour et nié le sacrifice. Pour dire leur histoire, Raczymow invente une langue impeccablement ponctuée, rythmée, balancée, où chaque mot est pesé, une langue parfaitement écrite et qui, pourtant, restitue la voix parlée sans trucage, parsemée ça et là de yiddish, puisque les disparus ne pensaient et ne parlaient qu’en yiddish, langue du cœur, de l’amour et du souvenir. Ils lui parlent du cœur et la cherchent des yeux, cette langue, pour eux seuls langue du nevermore. Déracinés, enracinés, les fils du Yiddishland n’ont pour unique territoire, douaire et legs, que le parler bellevillois mâtiné de yiddish. Pas d’Arcadie heureuse où s’évader en songe. Ici et maintenant, les hommes chantent l’internationale et les femmes fredonnent : "Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux, Ramona nous étions partis tous les deux."


L’existence était dure alors mais Raczymov n’est pas Dickens. Il ne force pas le trait, manie la litote en maître, troue le texte pour dire ces vies d’exilés sans espoir de retour et ce qu’avait longtemps signifié « être parents », avant que les journaux féminins et les psychologues ne s’en mêlassent : éviter à leurs gosses de devoir vivre comme ils avaient vécu. La souffrance, l’antisémitisme, tout ça, ils ne pourraient l’éviter, mais le reste si. Raczymow, à l’âge où l’homme devient grand-père, rend grâces. En cette offrande a-lyrique et a-sentimentale gît la beauté du livre. Non, ses parents n’étaient pas des hommes et des femmes hors du commun. Ils étaient ce que les circonstances avaient fait d’eux. Pas des lettrés ni même des figures, seulement les membres épars d’un groupe social, d’une communauté d’infortune, les surgeons d’une histoire tragique, qui ne se prenaient ni pour des héros ni pour la capitale de la douleur. Des chanceux. Des hommes de bonne volonté, qui ont ravaudé, rhapsodié les étoffes récoltées ça et là aux couleurs de la vie et il faut croire qu’ils tenaient ferme l’aiguille, particulièrement Etienne l’ancien FTP-MOI Carmagnole-Liberté, 229 actions à leur actif et Anna, la petite apprentie coiffeuse manucurée et tellement maladroite, puisque leur fils Henri peut aujourd’hui leur rendre hommage, sans aucune arrière-pensée, sans réclamer de comptes ni formuler de reproches.


La marque juive dans la littérature française et mondiale ? Avoir longtemps appartenu à un peuple qui ne s’adresse à Dieu publiquement qu’en présence d’au moins dix membres de la communauté permettait aux meilleurs des siens, dans la vraie vie comme en littérature, d’illustrer le vœu littéraire le plus cher à leur ennemi Barrès : en une vie, passer du pronom personnel de la première personne du singulier à celui du pluriel. Du Je au Nous. De la rue Vilin à la rue de la Mare, deux écrivains français y sont parvenus. Le premier s’appelait Georges Perec et le second, c’est Henri Raczymow.


Sarah Vajda


Henri Raczymow, Elle chantait Ramona, Gallimard, février 2017, 144 pages, 14,50 eur


Lire l'article de Loïc Di Stefano sur Elle chantait Ramona


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