Jean-Marie Apostolidès, Dans la peau de Tintin : Une analyse étayée

L’étude que Jean-Marie Apostolidès consacre à Hergé et à sa créature de papier ne réjouira pas que les tintinolâtres, car elle dépasse largement le cadre de la simple monographie. Véritable réévaluation de la destinée d’un certain Georges Remi à l’aune de chacune des aventures qu’il fit vivre à son petit héros, l’ouvrage nous plonge au cœur des processus de la création hergéenne. Un univers nourri de rêves et de blessures, qu’Apostolidès prend le parti de sonder via autant de micro-lectures psychanalytiques. L’entreprise comporte sa part de risque, notamment celui d’être jugée comme abusive et fumiste par les allergiques du genre. Il faut cependant admettre que, à quelques exceptions près, l’auteur s’égare rarement dans des délires lacanisants à deux khôr (comme on dit en Syldavie) pour s’en tenir à une analyse étayée, prétendant fournir des questions pertinentes plutôt que des réponses péremptoires sur le « cas Hergé ».

 

Même si Tintin se meut dans la double dimension de la ligne claire, Apostolidès lui prête la vertu de constituer pour Hergé une véritable « peau », une enveloppe qui a à la fois tout de l’armure, de la gangue protectrice et du carcan. On découvre ainsi les rapports ambigus qu’entretint Georges Remi avec le personnage qui lui garantit une notoriété mondiale mais qui, dans le même temps, le contraignit à un exigeant processus d’identification, de duplication de sa propre personne. L’homme était secret, on le savait déjà, et Tintin lui tint souvent – sinon toujours – lieu de paravent par rapport aux émotions et aux frustrations qui le tourmentaient. En prise avec une fusion qui tourna vite à la confusion, Hergé se débattit, toute sa vie en somme, entre rejet et résignation face à ce dilemme.

 

Apostolidès fait voler en éclat l’image « unitaire » du bédéaste belge. Il le dépiste derrière chacun de ses avatars, non seulement le reporter à la houppe, mais également Haddock ou encore le Professeur Tournesol, personnages plus « investis » au fil des albums. Le propos ici est de montrer à quel point l’homme faisait bloc avec son œuvre, cette comédie humaine organiquement liée à ses fantasmes, ses pulsions, ses doutes et ses ferveurs.

 

Parfaitement documenté sur le sujet, Apostolidès explicite les vignettes de Hergé, dont on devine qu’il n’a pas été autorisé à les reproduire ; et ce qui n’aurait pu être que laborieuse paraphrase se fait glose. Ainsi s’éclairent à sa lecture les passages les plus biscornus de L’Étoile mystérieuse – qui se dégage, sans pour autant en être exonéré, du canevas strictement antisémite auquel on a souvent réduit cet album – ou encore la signification profonde de L’Alph-art, œuvre spéculaire inachevée qui ne se limite pas à une satire de l’art contemporain.

 

Le profane sera également mis en présence d’un individu bien moins lisse que son avatar ! Les ressorts de la première grande relation amoureuse de Hergé avec Germaine Kieckens, par exemple, apparaîtront dans toute leur complexité, à cause de la présence entre le couple du mentor, l’imposant Abbé Wallez. Apostolidès aborde également, sans fausse pudeur ni complaisance outrancière, un aspect rarement évoqué avec sérieux : le rapport d’Hergé à l’érotisme. Il ne s’appesantit pas, mais s’interroge tout de même sur l’influence de scènes vécues par le petit Georges, telle cette reconstitution en forêt, avec sa troupe scoute, du Martyre de Saint-Sébastien. Les clichés saisissants qui en subsistent situent les rares échappées de cette « enfance grise » entre Baden-Powell et Bataille…

 

Un seul reproche : peut-être l’ouvrage aurait-il dû se clore sur la scène des « retrouvailles » avec Tchang telles qu’elles furent orchestrées au début des années 1980 par un Hergé soucieux de « boucler la boucle » de son mythe. Ou mieux encore – car là le propos d’Apostolidès trouve son véritable point d’orgue – avec la réflexion sur la « totémisation » de Tintin et le débouché tragique qu’eut cette alchimie auprès de certains individus fragiles, à l’instar du malheureux Jean Taussat…

 

Hélas, les deux derniers chapitres ressemblent plutôt à une dénonciation (fondée, du reste) de la gestion du considérable héritage spirituel et graphique d’Hergé, qui a pris avec Nick Rodwell un tour mercantile particulièrement glaçant. Il semble que l’on sorte quelque peu du sujet pour alimenter une polémique engagée depuis longtemps, et cette conclusion qui n’en est pas une sent à plein nez le règlement de compte réchauffé. C’est sans doute cette partie de l’ouvrage qui se ridera le plus vite ; gageons que tout le reste gardera longtemps son intacte fraîcheur, peut-être même au-delà de la fatidique péremption, fixée à 77 ans…

 

Frédéric Saenen

 

Jean-Marie Apostolidès, Dans la peau de Tintin, Les Impressions nouvelles, septembre 2010, 335 pages, 22,30 €

 

Lire la biographie de Hergé.

 

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