Dictionnaire Marguerite Yourcenar : à la découverte d’une œuvre magistrale

Le principe du dictionnaire est l’ouverture aléatoire, voire à l’envers quand on est taquin : ainsi la lettre Z invite à zen : Marguerite Yourcenar (1903-1987) écrivain zen ? C’est à voir, mais à la lecture de cette entrée il apparaît qu’elle abordait le sujet du bouddhisme notamment dans sa correspondance, mis à part les trois récits de La tour de la prison.
Elle voyagea beaucoup et donc vit de nombreuses villes, autant d’entrées à ne pas rater ; mais une fois campé le personnage, revenons à l’œuvre, à celle qui imprima son pouvoir au monde des Lettres, porté par celle qui revendiqua d’être au-dessus de la mêlée pour ne se concentrer que sur l'idéal universalisant de l’homme…
De là à glisser sur l’entrée Proust, il n’y a qu’un pas.

D’autant plus facile à franchir que Marguerite Yourcenar est reconnue, surtout, pour son style dont certains ont pu dire, parfois, qu’il était... marmoréen ! Mauvaises langues qu’un rien déstabilise dès qu’ils ne lisent plus Nothomb ou Lévy, passons donc cet écueil acerbe d’une certaine critique vendue aux gros tirages pour rappeler, amis lecteurs, authentiques amoureux de la littérature, que lire Marguerite Yourcenar relève du sublime dans cette quintessence de l’idée de Littérature dans un siècle qui ne jurait que par la négation de l’art et le prisme des jeux de formes déclinés jusqu’à la nausée. Exit sens et spiritualité, exit quête d’absolu…
Mais Femmes & Hommes de Lettres n’en eurent cure de cette mode. Marguerite Yourcenar imposa donc son autorité en réussissant à embrasser l’ensemble des genres littéraires tout en frayant avec les champs du savoir (histoire, philosophie, art, religions, etc.) sans transgresser leur essence mais en ouvrant d’hypothétiques pistes à explorer. Puisant son matériau dans l’humanisme de la Renaissance elle fit œuvre de modernité en se réappropriant les principes initiaux de l’existence de l’Homme pour les introduire dans son jeu littéraire complexe en expérimentant des modèles alternatifs.

Le dynamisme de cette œuvre qui, justement, transparait par la grâce de ce style si parfait mais non lisse ou froid, provient d’un jeu sans cesse renouvelé autour de la spéculation qui habite sa pensée et par la puissance d’un imaginaire déployé dans une "vaste entreprise de réviviscence du passé, prospectant les invariants de l’être en deçà des variations de l’histoire", souligne Bruno Blanckeman dans sa préface. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’en 2017 Marguerite Yourcenar obtient enfin une reconnaissance légitime, ce qui ne fut pas le cas de son vivant quand on la stigmatisait comme professant à contre-courant. En effet, d’une petite notoriété à l’entre-deux-guerres (Alexis ou le Traité du vain combat, 1928) vite balayée par son exil volontaire en Amérique durant la Seconde Guerre mondiale, il faudra attendre 1951 et la parution des Mémoires d’Hadrien pour qu’une première – et véritable – reconnaissance internationale s’opère ; et se confirme, voire s’amplifie en 1968 avec L’Œuvre au noir.
Viendra le scandale de l’Académie française quand, en 1980, elle est la première femme jamais élue – refusant d’ailleurs d’y siéger… Marguerite Yourcenar citoyenne du monde, sans cesse en mouvement, toujours de passage même à Paris préférant sa retraite dans le Maine, ne voulant à aucun prix côtoyer le milieu germanopratin – comme on la comprend !

Romans, mémoires, essais, nouvelles, correspondances, théâtre, poésie, traductions, articles… Marguerite Yourcenar aura usé de tous les artifices possibles pour tisser sa toile, exprimer la mobilité d’une pensée constamment en éveil et en quête de la forme la plus adaptée à son dessein : "l’étude expressive d’une humanité taraudée par les mystères interdépendants de la chair et de la conscience, de l’âme et des pulsions". Corolaires de cette ambition intellectuelle, la diversité des styles et des tonalités imprimés aux textes, conférant à l’œuvre une dimension expérimentale, en droite ligne de ses pairs Proust, Mann ou Rilke

Ce dictionnaire a été pensé et construit à l’image de cette œuvre double, française par son medium d’expression mais internationale par sa portée, ses sujet et sa circulation, sa résonance d’un pays l’autre. Quarante et un chercheurs de dix nationalités différentes – et de plusieurs générations – se sont donc attelés à la tâche pour nous offrir un volume le plus large possible avec des entrées aussi bien techniques (chaque ouvrage est traité), esthétiques, rhétoriques, culturelles, idéologiques, biographiques…

Puisque l’exhaustivité est impossible – sauf à livrer dix tomes de mille pages, et encore – gageons que ce bel ouvrage donnera envie aux nouveaux lecteurs de s’engager dans les sentes sinueuse mais ô combien lumineuses de l’œuvre magistrale de Marguerite Yourcenar !

 

François Xavier

 

Bruno Blanckeman (sous la direction de – préfacé par), Dictionnaire Marguerite Yourcenar, Honoré Champion, septembre 2017, 660 p. – 90€

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