Chants de la mémoire suisse

En 1813, paraît sous la plume de George Tarenne un ouvrage au sujet des « Recherches sur les Ranz des vaches ou sur les chansons pastorales des bergers suisses ». En exergue, ce bref poème :  
« Qu’il est doux, avec un cœur pur et calme,
de faire retentir de ses chants les échos et les bois !
»

Dans l’introduction de ce volume très fouillé, on peut lire ceci : « Un Ranz des vaches est un air que les montagnards de la Suisse chantent ou jouent en gardant leurs troupeaux. La musique et les paroles en varient beaucoup, selon les cantons. Plusieurs de ces airs changent souvent de mesure dans le récitatif; d’autres ont une mesure uniforme, mais avec des mouvements plus ou moins accélérés, ce qui revient à peu près au cas précédent; il y en a fort peu dont la composition soit tout-à-fait régulière. Il faut savoir, au reste, que, dans tous ces airs, la disposition rythmique est l’ouvrage de l'art : la mélodie pastorale ne connaît d'autre mesure que son caprice, son goût, son enthousiasme, et le temps qu’elle veut mettre à jouir de ses propres accents ». L’auteur qui a eu l’occasion d’entendre un de ces airs en garde, écrit-il, une impression de « ravissement ».

« Tout vrai Suisse a un ranz éternel au fond du cœur ». Les mots de Sainte-Beuve sonnent comme la somme de ce que peut représenter pour les Suisses cette « mélodie ancestrale ». Citons ces éléments fondateurs, sans hiérarchie entre eux, la patrie, le retour du soldat au pays, les animaux en troupeau qui montent dans la montagne lors de l’alpage où « les sonnaillères, les vaches qui portent une cloche, vont les premières », les grosses cloches portées sur les épaules des hommes en costume régional, les couplets qui rappellent les fables, le fa du long cor des Alpes qui s’entend jusqu’à 8 kilomètres, tout un folklore jugé ainsi à première vue, bien davantage en réalité, une sorte d’hymne national, une musique « qui fait vibrer quelque chose de puissant et d’irrationnel en même temps » dans la mémoire des Suisses. Un patrimoine, pour tout dire, qui est préservé et reconnu. Peut-on parler de mythe ? Les deux auteurs de ce livre retiennent ce mot parce qu’il ne « s’explique pas par la raison, il va droit au cœur ».

Cet ouvrage est une véritable encyclopédie sur le sujet ! Il faut d’abord souligner la qualité et la diversité des illustrations. Photos des différentes époques jusqu’à la plus récente actualité, anciennes affiches touristiques où se reconnait la facture typiquement suisse de décrire les paysages et les gens, tableaux comme celui de Caspar David Friedrich évoquant le rôle du romantisme au XIXème siècle, papiers découpés qui racontent dans un charmant langage visuel cet univers montagnard, productions artisanales comme ces baquets en bois sculpté aux motifs peints, documents historiques et copies de partitions des musiques, tout permet d’entrer dans ce monde unique et si foncièrement helvétique dont s’est emparé le théâtre lyrique. Un artiste fribourgeois a créé une « poya » de 27 m de long. La montée aux alpages est superbement et humoristiquement décrite.  Il faut mentionner enfin que la Fête des Vignerons de Vevey a obtenu son inscription sur sa liste du Patrimoine immatériel mondial de l’Unesco, ce qui est une reconnaissance absolue et authentique de sa valeur culturelle.   

Dominique Vergnon

Guy S. Métraux et Anne Philipona, Le Ranz des vaches. Du chant des bergers à l'hymne patriotique, 140 illustrations, 240 x 290, Ides et Calendes, mai 2019, 160 p.-, 49 euros

 

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