Art et littérature, les multiples dialogues

Ils sont tous là, ces artistes, écrivains, musiciens, éditeurs et marchands qui ont fait de la période considérée un festival de création, de culture, d’intelligence, d’éloquence, d’inventivité, de confrontations, d’expériences, d’élans et de désillusions. 1830-1930, un siècle, des centaines de noms, les plus connus comme les moins célèbres, qui ont créé et travaillé ensemble, les uns avec les mots, les autres avec les images, les autres avec les reliures et les exemplaires originaux. Ils ont vécu en compagnie des mouvements les plus novateurs, romantisme, impressionnisme, symbolisme, dadaïsme, surréalisme, ce grand festival esthétique sans cesse renouvelé qui les a inspirés, provoqués, suscitant romans, poésies, correspondances, essais et nouvelles prenant rang parmi les plus belles rédactions de la littérature universelle.

C’est à un voyage inédit pour le lecteur que convie l’auteur, comme il le précise à la suite de Céline dans sa préface, en rappelant que notre vie est un voyage. A chaque étape, du fait de la qualité du livre qui la marque, il y a alliance à la fois rare et précieuse entre un texte, son illustration, son impression, sa reliure. S’ajoutant à cet ensemble, ornements, parures, ajouts inestimables, comme les frontispices, les signes visibles de l’amitié, de la fidélité, du respect : les envois et les dédicaces.

A ce sujet, citons ces lignes de Philippe Sollers, évocatrices du sens mémoriel que peut prendre un envoi : Une fois, je m’en souviens très bien, j’ai eu entre les main un livre d’Albert Camus avec une dédicace inattendue. Jamais répertoriée dans les envois de Camus. Cet envoi disait A Georges, mon ami. Georges, c’est le prénom de mon père… Mon père, ami de Camus. Camus qui avait tenu à exprimer, dans cette simple et belle dédicace, toute l’amitié qu’il avait pour mon père. Les mots de Camus écrits par la main de Camus… La main de Camus avait pris la peine de tracer sur la page 3 du livre, les lettres du prénom de mon père. Clin d’œil littéraire fabuleux. J’en étais à la fois fier et heureux. Main et mots de Camus à l’œuvre pour un incroyable paraphe. Calligraphie et littérature réunies.

Pour naviguer dans cette de fabuleuse excursion littéraire et artistique, un premier port possible, la bibliothèque. C’est une ancre jetée pour un temps dans un espace de silence, un de ces sanctuaires du savoir, de la pensée, du goût des choses rares. Le lieu du bonheur des bibliophiles comme l’est l’auteur. Déjà Cicéron estimait qu’une bibliothèque est le carrefour de tous les rêves de l’humanité. Ainsi de celle de Paul de Saint-Victor, journaliste et critique, dont Nadar a laissé une sympathique photographie (1865). Il est la seule personne à qui Baudelaire ait dédicacé à trois reprises Les Fleurs du mal.
Sa bibliothèque comptait plus de douze mille volumes. Parmi eux, des trésors, comme 60 lettres de Victor Hugo, 50 des Goncourt, sans parler de celles reçues de Renan, Verdi, Gustave Moreau, Berlioz et tant d’autres. Celle de Manet également, où l’on retrouve Nadar, qui fut aussi aéronaute et écrivain et signa une vivante satire contre Gambetta. L’exemplaire présenté porte le n° 402, sa reliure est de l’époque, demi-chagrin rouge, dos à nerfs ornés de filets dorés !  

L’éventail des autres escales passionnantes est largement ouvert. Par exemple celle des livres d’artistes. On pense à William Blake, mais il est dans son siècle une exception. Avant le début du XXe, ces ouvrages désormais répandus, sont presque inexistants. Le premier serait Petits tableaux valaisans, de Marguerite Burnat-Provins, artiste franco-suisse qui effectua un travail de titan. Les illustrations demandèrent près de cinq cents bois avec des tirages dans des dizaines de tons différents, retardant de plusieurs semaines la parution de l’ouvrage. Mention spéciale pour les inventions stupéfiantes de Paul Gauguin, avec ses écrits somptueusement illustrés.

Souvent on l’ignore, Du côté de chez Swann, un des plus notoires livre de toute la période, fut publié par Proust, s’étant vu opposer deux refus, chez Grasset, mais à compte d’auteur ! Il signa un envoi à Jean Béraud qui avait assisté au duel de l’écrivain, le 6 février 1897 sur l’exemplaire n°3, tiré sur papier japon. On lit avec grand plaisir les quelques pages consacrées à cette épisode, miroir de la fin d’un monde. De même, celles qui concernent Tristan Tzara et les origines possibles du mot Dada, rarement évoquées ainsi. Autre exploration envisageable dans ce continent immense qu’est ce livre, la découverte de l’édition d’Une semaine de bonté, de Max Ernst, composée de cinq cahiers dont chaque couverture était de couleur différente. Plus de 180 collages, et une structure complexe qui est par chance expliquée. Pour ce roman sans paroles, riche de citations de Jean Arp, Breton, Jarry, Eluard, le tirage de tête complet avec les gravures est rarissime, précise Julien Bogousslavsky. Il n’y a que trois exemplaires connus dans le monde.  

Ce long et dense itinéraire où le geste de la main quand elle peint et dessine rencontre l’autre geste de celle-ci quand elle écrit les mots, est balisé par ce double croisement de la pensée et sa représentation. Delacroix, Huysmans, Sonia Delaunay, Reverdy, Victor Hugo, Sérusier, Apollinaire, Kandinsky et Paul Klee se retrouvent pour des dialogues ininterrompus, au carrefour des créations les plus diverses. Reprenons les mots, en les déplaçant à peine, écrits dans son avant-propos par Jean-Yves Tadié, ce livre tend des chaînes d’or d’étoile à étoile.  

 

Dominique Vergnon  

 

Julien Bogousslavsky, De Delacroix aux surréalistes ; un siècle de livres, 200 illustrations, 240 x 280, éditions Ides et Calendes, octobre 2020, 400 p.-, 45 euros.

 

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