Imre Kertèsz, La littérature sauvegardée

Étonnant Kertèsz ! Dans son journal du début des années 2000, le Nobel de littérature 2002 nous révèle le visage bouleversant de son destin. Juif mal-aimé, Hongrois méprisé, homme déprimé si ce n’est dépressif, écrivain vieillissant, il se livre sans fard, avec ses peurs et ses colères, ses enthousiasmes et ses misères.

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (Actes sur, 1995) ; Être sans destin (1998)… L’adolescent sauvé des camps est devenu un écrivain majeur fouillant sans relâche la matière de cette folle survie de l’enfer. En est-il  d’ailleurs jamais sorti ? Tout, même dans le grand âge, est tributaire de cette fracture originelle… N’empêche : indéfectiblement, il préserve, garde, sauvegarde l’essentiel qui passe par l’écrit.

2001 : touché par la maladie de Parkinson qui chiffonne sa main et transforme l’écriture en hiéroglyphes, Kertèsz se met à l’ordinateur : "une chose est sûre : l’ordinateur est une façon de penser, et pas la plus noble qui soit. Ou si on préfère, c’est un langage, et pas le plus poétique qui soit." Heureusement, l’auteur a bien saisi l’opération et effectue les sauvegardes  qui nous permettent de le suivre au jour le jour.

Tout y passe : la maladie de sa femme, l’angoisse de l’écriture et la tentation solitaire de l’écrivain, la montée nauséabonde de l’extrême-droite en Europe, le travail laborieux de son nouveau roman Liquidation… "À mon grand âge, dans ce monde usé, tant qu’il existe et que je suis en vie, il n’y a plus que le roman qui m’intéresse, rien d’autre. Étonnant, non ? Cette obsession qui régit ma vie et en fait une vie bienheureuse !"

Pourtant, l’homme est usé. "La vie s’éloigne de plus en plus ; on la cherche avec une longue-vue." Il se sent apatride, rêve de s’installer à Berlin – ce qui se fera au cours des mois décrits – pense à la mort sans avoir le cran de l’affronter. Il est fatigué et découragé, aigri parfois, misanthrope et survivant. "J’ai du mal à suivre le rythme effréné de l’entreprise littéraire qui porte la marque Kertèsz. Je voudrais fermer boutique. Mais alors je m’y enfermerais moi-même…"

Et il n’est pas au bout de ses peines : octobre 2002, la menace du Nobel se précise. Si le couronnement met fin d’un coup aux difficultés financières, le prix vient profondément perturber les relations humaines, amicales, littéraires du vieil homme. Tourmenté, Kertèsz le reste, malgré tout. Il ne joue pas, il ne masque pas. Il raconte, se confie, se révèle. N’ayant pour seule patrie que la littérature, peut-être accède-t-il, doucement, début 2003, à un peu de sagesse et de sérénité…

"Un peu d’épicurisme ne constitue pas un défaut majeur. J’aime la belle vie qu’accompagnent de sombres pensées. Je suis terriblement fatigué, et la lente dégradation de mon organisme m’entraîne vers la mort, comme les barques de pêcheurs qui naviguent lentement sur les eaux lumineuses vers le néant."

Christophe Henning

Imre Kertèsz, Sauvegarde, journal 2001-2003, Actes Sud, septembre 2012, 224 p.-, 19,80 €

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