Peintres et photographes se rencontrent en Normandie

Écrivain, peintre, critique d’art né à Londres en 1819, John Ruskin effectua huit voyages en Normandie. Rouen était un de ses lieux de prédilection. Aimant le gothique, il était admiratif de la cathédrale. Il écrit notamment que le portail est tellement vaste et un morceau si empli de beauté à l’infini que je n’ai pas encore pu le saisir dans mon esprit.
C’est pour s’emparer de ses multiples détails comme le note Benoît Eliot, un des commissaires et auteurs de ce beau livre qui accompagne l’exposition organisée au MuMa (musée d’art moderne André Malraux, Le Havre ; jusqu’au 22 septembre), qu’en 1854, devant la façade de l’édifice religieux, Ruskin utilise le daguerréotype.
En regard, on voit une délicate aquarelle présentant cette même façade que Turner a exécutée en 1832. Autre confrontation mise en valeur dans cet ouvrage, cette fois entre Claude Monet et les frères Bisson.
Prenant rang parmi les pionniers de la photographie au XIXe siècle, ces derniers fixent une trentaine d’années avant le peintre les dentelles de pierre de l’imposante façade. Contrastes, nuances, précisions, recherches d’effets, les deux approches aussi opposées que voisines rivalisent de sensibilité, de lumière, de maîtrise. On pourrait encore comparer Eugène Boudin et son aquarelle Scène de plage à Trouville avec les vues d’Hippolyte Bayard et Charles Albert d’Arnoux dont un tirage sur papier albuminé montre des estivants sur la plage d’Etretat. Dans ce livre, les points de rencontre entre peinture et photographie sont nombreux et toujours éloquents.

Comme les peintres, les photographes ne veulent pas seulement surprendre le mouvement ou discerner un reflet, rendre le réel, le capter dans toutes ses dimensions, ils entendent susciter un nouveau regard, provoquer la curiosité, créer une autre forme de poésie visuelle, témoigner des évolutions qui ne cessent d’apparaitre et de modifier jusqu’au quotidien des populations. Le territoire qu’ils ont adopté leur offre un ensemble infiniment varié de personnages et de paysages, de villes et de villages, de ports, de monuments. La Normandie constitue à cet égard un espace qui a inspiré et inspire toujours écrivains, poètes, musiciens, artistes, qu’ils soient Français ou étrangers. L’extension depuis Paris de la ligne de chemin de fer jusqu’à la côte favorise l’arrivée des amateurs d’art, des architectes, des ingénieurs, des touristes. 

Au moment où d’une part le tournant vers la modernité s’amorce, les mentalités se reconnaissent plus ouvertes, les inventions techniques se mettent au service du progrès, d’autre part les notions de patrimoine, de pittoresque, de liens sociaux, de souci de la nature apparaissent plus évidentes et nécessaires, le lecteur tout comme le visiteur qui suit le parcours de l’exposition, à la suite de ces artistes qui ont arpenté la région, s’engage image après image dans un voyage à la fois historique, géographique et esthétique.
Au fil des pages, il se rend à Rouen et à Caen, va de Cherbourg au Mont-Saint-Michel, visite Jumièges et Honfleur, flâne dans un marché, se promène à Dieppe et Falaise, suit une procession.
Si les noms des pionniers de la photographie étaient en partie oubliés ou peu connus, grâce aux œuvres réunies pour cette présentation, on voit combien ils méritent d’être remis en perspective avec les renouvellements des procédés et le désir de faire revivre un passé jamais assez révélé dans sa diversité. Gustave Le Gray et ses marines, Edmond Bacot et ses instantanés, Auguste Autin et ses portraits colorisés, Jean-Victor Warnod qui installe un atelier au Havre, Julien Blot qui améliore le négatif sur verre au collodion, Charles Gombert et son étonnant portrait Rose Anaïs de 1868 ou encore Hippolyte Fizeau, tous reviennent à l’occasion de la 5e édition de Normandie Impressionniste sur le devant de la scène et prouvent que leurs œuvres n’ont en rien perdu leur attractivité et leur authenticité.
Alors que les photo-clubs vont se multiplier, que le cinéma est sur le point de naître, plus que les rivalités entre les artistes qui se tenaient devant le chevalet et ceux qui maniaient les plaques, se manifestent ici des échos subtils, l’utilité de l’émulation et les bénéfices d’un dialogue entre la vérité prise sur le fait dans un miroir et fixée comme par magie en un clin d’œil.

Dominique Vergnon

Dominique Rouet & Sylvie Aubenas (sous la direction de.), Photographier en Normandie 1840-1890. Un dialogue pionnier entre les arts, 225x285 mm, 275 illustrations, In Fine éditions d’art, mai 2024, 320 p.-, 35€

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